Les comptes-rendus d'ouvrages parus dans la presse sont présentés dans les pages spécialisées.
De Kateb Yacine à Jacques Berque ; des faubourgs de Kouba, où il créa sa maison d'édition, aux portes de Paris ; des heures de gloire à l'exil : se dessine le parcours de l'un des éditeurs les plus connus de l'Algérie post-FLN, mue par la volonté obstinée de rétablir le lien entre les Algériens et leur passé
PAR la fenêtre, on aperçoit une bretelle d'autoroute et, plus loin, minuscule, presque méconnaissable, la silhouette de la tour Eiffel. Vu d'ici, du fin fond de Saint-Denis, Paris est un mirage. Et Alger, un rêve suspendu - même, ou plutôt surtout, quand le bistrot du coin s'appelle " Au cousin ". La cité du Franc-Moisin (son église, ses pitbulls, ses loulous en jogging, ses rodéos télévisés) commence au bout de la rue. A des années-lumière du cocon livresque, besogneux, érudit, qu'Abderrahmane Bouchène, éditeur parmi les plus connus de l'Algérie post-FLN, s'est construit, faute de mieux, au quatrième étage d'un exil anonyme de la rue Danielle-Casanova.
Sur l'écran de l'ordinateur, défile un texte de l'orientaliste Jacques Berque - un extrait d' Opera Minora, ouvrage en quatre tomes, dont la publication commencera en septembre 2000. Dans la pièce voisine, parmi les livres empilés en vrac, se trouve le long poème d'Ismaël Aït Djafer, Complainte des mendiants arabes de la casbah et de la petite Yasmina tuée par son père. Le poème date d'octobre 1951. Le livre de 1987. Avec, sous la couverture jaune, un portrait de l'auteur par le grand peintre Issiakhem et une préface de Kateb Yacine. " C'est le premier livre que nous avons publié - et c'est le seul exemplaire qui me reste ", explique Abderrahmane Bouchène. Dans sa préface, l'auteur de Nedjma évoque les " martyrs de l'art " et le " grand silence orageux " qui pèse sur son pays, " un pays qui se cherche depuis des millénaires, perdu dans son histoire ". De Kateb Yacine à Jacques Berque, des faubourgs de Kouba aux portes de Paris, l'éditeur algérois a- t-il fait autre chose, durant ces douze dernières années, que de chercher à crever ce silence et à calmer cette inextinguible soif d'histoire, sans quoi l'identité - des gens, des peuples - ne peut pas se nouer ?
Né en 1941, à Alger, Abderrahmane Bouchène était trop jeune pour avoir connu la " boutique à tout faire " de l'éditeur- libraire Edmond Charlot, " découvreur " d'Albert Camus, de Federico Garcia Lorca et de Gertrude Stein ( Le Monde du 28 février 1997). Trop jeune et trop " arabe " aussi, peut-être, pour se sentir autorisé à entrer dans la librairie de la si française rue Charasse ? " La coupure entre les deux communautés était telle... ", lâche, presque timidement, l'exilé de Saint-Denis. Lui-même a grandi loin du centre d'Alger, dans le quartier populaire du Ruisseau, où cohabitaient familles pieds-noirs et algériennes. Il aura donc fallu attendre le dernier automne de ce siècle pour que les deux hommes se rencontrent, par l'entremise inattendue du Maroc : Edmond Charlot et Abderrahmane Bouchène sont tous deux invités au Salon du livre de Tanger, en octobre. " Charlot et Bouchène, ce sont deux univers ", analyse Daniel Timsit, qui a longtemps, durant sa jeunesse algéroise, admiré le premier, et vient de publier, chez le second, ses Mémoires à peine romancés des années 50 et 60 ( Algérie, récit anachronique, paru en octobre 1998, et Suite baroque, en juin). " Bouchène veut donner aux Algériens des instruments qui leur permettent, enfin, de maîtriser leur passé. Il veut ressusciter l'espoir, souligne l'ancien détenu de Maison-Carrée . Charlot, c'est autre chose. A la limite, les Algériens, il s'en foutait : la littérature primait sur tout, lance-t-il, avec sa façon de parler à l'emporte-pièce . Les livres que Charlot éditait, ajoute Daniel Timsit, s'adressaient à un public, disons éclairé, qui, à l'époque, était français. "
Bien que son père, natif de Kabylie, ait été arrêté et torturé pendant la guerre d'indépendance (1954-1962), Abderrahmane Bouchène se méfie des poses militantes. " Je ne suis pas un politique, je ne suis qu'un petit éditeur ", affirme-t-il de sa voix douce , presque inaudible. Pourtant, à éplucher ses catalogues, que ce soit celui d'Alger (une petite centaine de titres parus, entre 1987 et 1994) ou celui de Saint-Denis (dix ouvrages publiés, depuis l'automne 1998), on se rend compte que le " petit éditeur " n'est pas si nain que ça. C'est même un drôle de zig. Un énergumène à deux faces. S'il ne dédaigne pas les " coups " éditoriaux et la lumière flatteuse de la publicité, Abderrahmane Bouchène n'en a pas moins le goût des cheminements obscurs et le flair pointilleux d'un archéologue de l'écrit.
Côté " coups ", il a beaucoup fait. Non sans panache. L'Alger des années 80 n'étant pas Saint-Germain-des-Prés, il fallait plus que de l'audace pour braver les censeurs du régime FLN et publier, au lendemain des émeutes d'octobre 1988, les écrits d'un M'hamed Boukhobza, d'un Mahfoud Boucebci (tous deux assassinés en 1993) ou d'un Ali El-Kenz (aujourd'hui en exil). De même qu'il fallait du cran, en 1990, pour éditer Le Gaz algérien, stratégies et enjeux, un gros pavé au titre austère, dans lequel Belaïd Abdesslam, vieux notable de l'ère Boumedienne (et futur premier ministre), pourfendait avec virulence la politique de ses pairs. L'auteur et, plus encore, son éditeur risquaient gros. Pour Abderrahmane Bouchène, la seule protection, c'était de réussir. Même chose en 1991, quand le " petit éditeur " de la rue de l'Oasis, à Kouba, décide de publier L'Affaire Mécili. Cet essai, écrit par l'opposant Hocine Aït Ahmed et déjà édité à Paris (La Découverte), retrace l'assassinat de l'avocat Ali-André Mécili et met en cause la sécurité militaire algérienne.
Dans le cas d'Hocine Aït Ahmed comme dans celui de Belaïd Abdesslam, Abderrahmane Bouchène a pris ses précautions. Première ruse : imprimer le livre en commençant par la fin. " C'est un moyen classique et relativement efficace pour brouiller la censure. Les gars mettent du temps à comprendre. Ils ne voient le titre et le nom de l'auteur qu'à la fin, quand le livre est déjà imprimé ", sourit l'apprenti Machiavel. Deuxième truc : distribuer le livre en moins de vingt-quatre heures, afin de rendre inopérantes d'éventuelles " descentes " chez l'imprimeur. " Il faut disposer de relais solides. Sur Alger, mais aussi au- delà : sur Oran, Constantine... ", précise Abderrahmane Bouchène, qui a compris très vite l'utilité d'une structure privée de distribution. Les éditeurs de livres religieux et de propagande islamiste ont été les premiers, " dès le milieu des années 80 ", à créer leurs réseaux " plus ou moins underground " de distribution. En 1991, le système est rodé. L'Affaire Mécili sera diffusée, au nez et à la barbe des autorités, " à dix mille exemplaires ". " Bouchène est un malin, pas un maquignon. Il a pris de grands risques ", se rappelle Ali El-Kenz, qui, à l'époque, enseignait la sociologie à l'université d'Alger. Tandis que Laphonic, pionnier de l'édition privée, occupe avec succès le " créneau " du roman, Bouchène prend peu à peu ses marques. Le monopole de l'édition et de la distribution, détenu par l'Etat socialiste, est en train de s'effondrer. Bouchène et Laphonic s'engouffrent dans la brèche. " L'essor de ces maisons d'édition privées apportait un souffle nouveau, souligne le professeur El-Kenz. On sortait non seulement de la censure, mais, plus important encore, on rompait avec l'autocensure ! C'était très tonique, stimulant. "
A presque cinquante ans, Abderrahmane Bouchène connaît son heure de gloire. Il a sa maison d'édition à Kouba et deux librairies à Alger, dont l'une à Ryad-El-Feth, le centre commercial à la mode. On le connaît, on le salue. Lui qui a longtemps musardé, des coulisses de la SNED (Société nationale d'édition et de diffusion) à celles de l'ENAL (Entreprise nationale du livre), en passant par le ministère de la culture et même, pendant quelques mois, par les bureaux de la Société nationale de sidérurgie, aurait pu finir fonctionnaire. Il aurait pu, aussi, décider de s'asseoir tranquillement derrière le modeste comptoir du magasin de vêtements familial. Il le fera d'ailleurs, un temps. Vendre des slips et des chaussettes est une occupation rentable, mais peu roborative. Dès que l'occasion se présente, Abderrahmane Bouchène se lance dans l'édition.
Il réimprime beaucoup, des romans classiques algériens (Ferraoun, Dib, Boudjedra) aux fonctionnels " Que sais-je ? " des Presses universitaires de France. Entre deux " coups " éditoriaux, il s'offre le luxe d'un beau livre - les peintures de Baya, de Khadda, d'Issiakhem, ou des photographies du Hoggar-Tassili, légendées par Mouloud Mammeri. Tout le monde connaît Bouchène. Même le Front islamique du salut (FIS), qui lui envoie des émissaires. Ces derniers souhaitent éditer chez lui un ouvrage " soi-disant scientifique, mais qui, comme de bien entendu, commençait par une sourate du Coran ".
Le " petit éditeur " refuse. Entre les dignitaires de la SM et les militants d'Allah, Abderrahmane Bouchène compte désormais un nombre appréciable d'ennemis. En 1993, une première vague d'assassinats d'intellectuels sème la peur et le désarroi. Abderrahmane Bouchène sent le cercle se refermer. On le surveille, on le harcèle. Sans crier gare, on lui annonce que le bail de Riad-El-Feth ne sera pas renouvelé. Les menaces se font plus précises. En mars 1994, il s'envole pour Tunis, en catastrophe, avec ses quatre enfants. Son épouse les rejoint. Cette escale tunisienne, longue de deux ans, a le goût amer des défaites. L'éditeur algérois voit son pays, là, à deux pas, s'embourber dans l'horreur. Il vivote. Il se bat. Il s'éteint. Ce n'est qu'une fois en France, où il s'installe en 1996, que l'espoir lui revient. Et que s'esquisse, balbutiante, la deuxième vie des éditions Bouchène.
Centré sur l'histoire de l'Algérie et sur l'étude des sociétés maghrébines, le nouveau projet prend corps, laborieusement, grâce au soutien d'une association, Les Amis d'Escales, qui apporte le capital de départ (50 000 francs), trouve le local de Saint-Denis et convainc l'imprimeur Corlet, installé en Normandie, de tenter l'aventure. Le président de l'association, Bernard Gentil, a lui-même des doutes : " Commencer, pour lancer une maison d'édition, par la reprise d'ouvrages comme les Diego De Haëdo [auteur, notamment, d'une Histoire des rois d'Alger, chronique des grandes figures de l'Etat algérien du XVIe et du XVIIe siècle] ou Paul Ruff [auteur de La Domination espagnole à Oran sous le gouvernement du comte d'Alcaudete (1534-1558)], etc., me semblait osé ! ".
Parmi les ouvrages exhumés par l'archéologue-éditeur, figurent surtout des textes anciens, devenus introuvables, comme la série des Joseph Nil Robin sur la Grande Kabylie ou Les Chevaux du Sahara de l'émir Abdelkader. Des textes pointus, parfois arides, destinés bien évidemment à un public de connaisseurs. Le tirage reste souvent limité à trois cents exemplaires. " Quand des livres sont épuisés, c'est qu'ils ont fini de vivre. A quoi bon les ressortir ? Mieux vaut planter de jeunes arbres ! ", estiment les plus sceptiques, qui reprochent à Abderrahmane Bouchène son " amateurisme commercial " et sa " totale méconnaissance du réseau français des libraires ". Alain Mahé, universitaire, balaie ces critiques d'un haussement d'épaule. " Dans le domaine des sciences sociales, on ne connaît presque rien de l'Algérie, explique cet anthropologue, maître de conférences à l'Ecole des hautes études, et qui collabore activement aux nouvelles éditions Bouchène. Qu'il s'agisse de l'époque turque, de la période coloniale française et même de l'Algérie depuis l'indépendance, on dispose de très peu de choses, plaide-t-il . Rééditer des textes anciens, du XVIe siècle ou de 1920, n'a rien de ridicule. C'est un acte vital, c'est mettre en circulation des données de travail. " Une aubaine pour les chercheurs ? Pas seulement : " Le projet de Bouchène est, à sa manière, politique, car il remet en cause la langue de bois - celle des Algériens comme celle des Français ", assure l'universitaire. " Bouchène n'est pas un suicidaire, un militant des causes perdues. C'est un futé. La preuve : il arrive à faire travailler des gens pour rien - moi le premier ! ", sourit le jeune chercheur, qui a préfacé les trois tomes du Joseph Nil Robin et devrait publier, en novembre, une Histoire de la Grande Kabylie, ouvrage d'anthropologie historique en deux volumes.
Futé
ou suicidaire, l'exilé de Saint-Denis est, en tout cas, un sacré joueur de
poker. " Il faut réexplorer la réalité de l'Algérie. C'est ardu,
c'est difficile, mais il faut le faire, répète- t-il à ses visiteurs .
Sinon, nous resterons condamnés aux stéréotypes : Barberousse et les
pirates, le "coup de l'éventail", les clichés habituels. "
Quand il était gamin, Abderrahmane Bouchène adorait son institutrice et
Victor Hugo. Plus tard, étudiant à Lausanne, il a appris chez l'éditeur
Antony Kraft, spécialisé en architecture, " l'amour du livre bien fait
". Aujourd'hui, il s'obstine, exhume de vieux grimoires, rêve de
repartir en Algérie et se promène, en attendant, sur Internet. Qui a dit que
seuls les chats ont plusieurs vies ?
CATHERINE
SIMON
Les éditions Bouchène et son fondateur Abderrahmane Bouchène se sont repliés en France. Tout aussi indésirable et dérangeante pour le système que les islamistes, la maison d’édition, ouverte en 1987 a dû, en mars 1994, prendre le chemin de l’exil via Tunis. A. Bouchène a réussi, avec l’aide d’amis, à rassembler les fonds pour poursuivre son travail d’éditeur. Les éditions Bouchène rouvrent en novembre 1998. C’est encore le temps des vaches maigres, mais sept livres – des rééditions de classiques introuvables pour la plupart – sont déjà au catalogue : Joseph Nil Robin, La Grande Kabylie sous le régime turc ; Diego de Haëdo, Topographie et histoire d’Alger ; Paul Ruff, La domination espagnole à Oran ; L.J. De Sotomajor, L’Expulsion des Juifs à Oran ; René Maunier, Recherche sur les échanges rituels en Afrique du Nord et Daniel Timsit, Algérie, récit anachronique.
Avant de revenir le mois prochain sur le bilan de l’élection présidentielle avortée en Algérie, qui rend un peu plus obscures les perspectives de sortie de l’impasse, saluons l’indispensable travail éditorial d’une petite maison d’édition qui veut fournir les instruments de réflexion sur l’Algérie, réflexion sans laquelle l’histoire est condamnée au sur-place. Outre le témoignage de Daniel Timsit qui retrace un parcours qui va des années de lutte pour l’indépendance aux querelles intestines du pouvoir et à la déception politique (Algérie, récit anachronique), les Editions Bouchène publient des ouvrages de réflexion sur la société et l’histoire du au Maghreb. Elles rééditent également des classiques indisponibles comme Diego de Haëdo, Topographie et histoire générale d’Alger, Histoire des Rois d’Alger.
Deux tentatives d’assassinat en 1994 ont conduit Abderrahmane Bouchène à l’exil. On Algérie, on ne publie pas impunément des ouvrages politiques qui condamnent le pouvoir en place. Depuis 1996, l’éditeur algérien poursuit à Saint-Denis le combat commencé à Alger : favoriser la recherche sur l’histoire de l’Algérie dévastée par trente ans de pensée unique, réexplorer le passé pour savoir pourquoi le pays en est arrivé là « Après l’indépendance, tous les secteurs ont été étatisés, y compris la culture, explique-t-il . L’Etat a instauré une seule maison d’édition, passage obligé pour tout écrivain algérien. Ceux-ci se sont fait éditer en France. Aujourd’hui, la littérature algérienne d’expression française est inconnue en Algérie ! » Depuis quelques mois, livres d’histoire, poésie, essais, beaux livres sont édités, ou sur le point de l’être, par les Editions Bouchène. De son père, engagé dans le combat pour l’indépendance, de ses études de lettres à Lausanne et de sa collaboration avec un éditeur allemand, Abderrahmane Bouchène garde, à 52 ans, le goût de la résistance intellectuelle. Une qualité avec laquelle il est difficile de vivre aujourd’hui en Algérie…
Anne-Valérie
GENTIL
Revenant
sur les années de lutte pour l’indépendance de l’Algérie qui se
soldèrent par la prison et l’exil, le témoignage de Daniel Timsit dévoile
les origines du drame actuel
Une fois n’est pas coutume, c’est de l’éditeur dont il sera d’abord question avent le livre lui-même. Car Abderrahmane Bouchène est un éditeur singulier.
C’est à Alger qu’il a créé sa maison, en 1989, à la faveur de la période d’ouverture démocratique qui marquait une première brèche d’espoir dans une société vitrifiée par plus d’un quart de siècle de domination sans partage de l’armée et du parti unique. Convaincu que l’Algérie était d’abord malade de sa mémoire, il a entrepris de publier systématiquement les œuvres de ces grands écrivains méprisés par la culture officielle et qui incarnaient l’âme de leur pays : Malek Haddad, Kateb Yacine, Mohamed Dib, Mouloud Mameri … Et il a aussi accueilli dans ses collections les auteurs algériens et français qui aidaient à comprendre les déchirements de l’Algérie contemporaine et leurs origines historiques.
Mais bien vite ce travail magnifique s’est heurté à la réaction des courants obscurantistes de l’islam politique, et surtout à la volonté d’étouffement des maîtres du pouvoir réel, les généraux mafieux pour lesquels la culture et le travail de mémoire constituent de redoutables dangers. Menacé de mort, Abderrahmane Bouchène a dû s’exiler en 1994. Et après des années de galère, il vient de recréer sa maison d’édition à … Saint-Denis, avec le même objectif : aider l’Algérie à retrouver sa mémoire et son histoire.
L’un des premiers livres qu’il édite, celui de Daniel Timsit, est de ce point de vue exemplaire. Il s’agit d’un bref récit, issu d’un entretien avec Elias Sembar et Farouk Mardam-Bey, dont une première version avait été publiée en 1995 dans la Revue des Etudes Palestiniennes. Ce texte est bouleversant, et il en apprend bien plus sur les origines de l’actuel drame algérien que bien des savants traités. Daniel Timsit y raconte son enfance de juif algérien, né en 1928, et son engagement de jeune militant communiste – il était alors étudiant en médecine – dans la guerre de libération, dès 1955. Bientôt rallié au FLN, il est l’un des membres actifs d’un réseau de fabrication d’explosifs pour la « zone autonome d’Alger ». Arrêté en octobre 1956, il passera le reste de la guerre en prison, et c’est là qu’il a « découvert son identité algérienne » : les pages qu’il consacre à ces cinq années et demi de détention expriment une force d’âme peu commune.
Revenu en Algérie, il collabore à divers ministères, jusqu’au coup d’Etat de 1965 qui le conduit à s’exiler définitivement en France, où il vit aujourd’hui. Le regard qu’il porte, avec trente ans de recul, sur ces années d’engagement, est d’une lucidité rare. Et c’est c’est là toute la force de ce petit livre : en quelques phrases sèches, il donne à voir le dévoiement de la lutte de libération dès la fin 1956, avec la liquidation des « lycéens maquisards » par le colonel Amirouche. Et il explique la folie qui commence en 1962 et à laquelle il se reproche d’être resté aveuglé : « J’ai eu tord de ne pas vouloir comprendre, de ne même pas désiré voir. On torturait des gens et je ne le savais pas. » Et aussi : « L’autocensure totale. Sur la religion et sur plein d’autres choses. C’est ce type de société où il n’y a pas débat, où tu ne peux être toi-même, où la société religieuse envahit tout peu à peu. Une pression insidieuse. Je sais que j’ai fui cela. »
Cette « fuite », on le sent, a déchiré sa vie. Mais elle force le respect pour un homme qui a choisi de placer sa dignité et celle de son pays au dessus de tout. En obligeant leurs compatriotes – mais aussi les Français – à regarder en face ces années douloureuses, Daniel Timsit et son éditeur apportent une contribution décisive au dévoilement des secrets à l’abri desquels se poursuit la « seconde guerre d’Algérie ».
FRANçOIS
GEZE
Abderrahmane
Bouchène, 52 ans éditeur algérien. Exilé en France, il publie encore, pour
rendre leur mémoire à ses compatriotes.
La
voix flotte entre retenue et douceur. L'abord est réservé, presque
effacé. Mais on ne retient qu'énergie et détermination. C'est plus fort
que lui: Abderrahmane Bouchène n'a pas l'exil larmoyant. Une pudeur proche de
l'obsession l'empêche d'entrer dans le détail du « moi »” quand
le « drame collectif est si énorme ».
Rien ne semble, en fait, pouvoir freiner sa volonté de retenter,
aujourd'hui en France, un pari gagné dans les années 1980 à Alger. Cheveux
et moustache blanchis par la cinquantaine, celui qui s'imposa comme le plus
actif des éditeurs indépendants repart à zéro avec un seul leitmotiv: « Fournir
les instruments intellectuels pour repenser l’Algérie dévastée par trente
années de langue de bois et de pensée unique ».
Abderrahmane, quatrième d’une famille de dix enfants ni très pauvre, ni à peine riche, doit à son petit commerçant de père sa distance à l'égard de toutes les chapelles politiques. Engagé dans le mouvement national comme toute sa génération, arrêté et torturé en l957 en pleine bataille d'Alger, le père Bouchène a 45 ans à la Libération, en 1962. Mais celle-ci tourne vite à l'amère déception: la révolution tant rêvée n'est pas au rendez-vous. Abderrahmane hérite du père ce « désenchantement radical » qui l'amènera à ne jamais adhérer à Ben Bella ou à Boumediene, les premiers présidents d'après l'indépendance. Ce père orphelin qui quitte sa Kabylie natale, seul à 14 ans, pour émigrer; dans la capitale, laisse un autre legs à Abderrahmane : une ouverture d'esprit acquise dans le petit commerce où il côtoyait toutes les communautés.
« On
a grandi dans une ambiance familiale où la notion de conflit communautaire
n'existait pas ». L'après-bac propulse Abderrahmane à Lausanne où
il passe une licence de lettres. C'est la découverte de la bringue, des
filles... et aussi de l'édition grâce à un boulot chez un éditeur suisse.
En 1969, l'envie le démange de « voir ce qui se passe au
pays ». Sa licence de lettres le fait atterrir « logiquement »
à la SNED, la Société nationale d'édition et de diffusion, puis à l'ENAL,
l'Entreprise nationale du livre, où il « (re)découvre le
crétinisme ambiant, un champ culturel fermé par le monopole d’Etat sur le
livre et l'absence de presse étrangère ».
Mais,
plutôt qu'être fonctionnaire, il opte, en 1974, pour une boutique de
vêtements à Alger qu'il tiendra jusqu'à une rencontre avec l'écrivain et
directeur de la culture Malek Haddad. « Tu ne peux plus continuer à
vendre des chaussettes », lui dit ce dernier. Il finira,
en 1984, par ouvrir une librairie spécialisée en histoire à Ryad El Fateh,
le temple du consumérisme local. Ce sont les années où le marché officiel
est tenu par l'Etat, le marché souterrain par les islamistes qui ramènent du
Proche-Orient les droits d'ouvrages qu'ils tirent jusqu'à 200 000
exemplaires. « Les jeux étaient faits : les publications
religieuses avaient déjà leur public qu'on ne pouvait plus
détourner. » Pour Bouchène, l'heure est venue d 'échanger « les
slips contre les livres ».
Il
ouvre une seconde librairie-dépôt en plein centre d'Alger et se lance à
fond dans l'édition « pour tenter de renverser la vapeur, pour
lutter contre un état de famine culturelle qui avait permis aux islamistes
d'investir l'édition. Ça faisait déjà partie de la remontée de
l'archaïsme en Algérie ». Bouchène Edition-distribution occupe
tous les créneaux (littérature, poésie, berbérité, histoire,
sociologie...) et publie tous les auteurs du patrimoine culturel algérien.
« C'était une aberration que des Ferraoun, Mammeri, Yacine, Djaout
ne soient pas édités chez nous. I l fallait rapatrier la littérature
algérienne francophone auprès de son public algérien. La violence
linguistique de la période Boumediene a liquidé intellectuellement beaucoup
de gens culpabilisés de s'exprimer en français. »
En ces années « d’ouverture » initiées par les émeutes d'octobre 1988, le pouvoir d'achat est conséquent, la censure presque inexistante. Encouragés par l'apparition des éditeurs indépendants, les gens écrivent. Pour contourner une importation; rendue impossible par un coût trop élevé et le monopole d'Etat, Bouchène acquiert, notamment auprès de La Découverte et de Que sais-je?, les droits de réimprimer localement. L'éditeur est en pointe, son catalogue impressionnant. En 1989, il dévore en une nuit l'Affaire Mécili de Hocine Aït Ahmed. « C'était brûlant », remarque -t - il dans une allusion au meurtre de cet opposant assassiné à Paris en 1987 sur ordre de la Sécurité militaire algérienne.
Bouchène
évalue les risques: « Du contrôle fiscal à la prison ». Et
se lance. « Si ça passe, j'aurai déplacé une ligne rouge de
quelques centimètres. » Plus de 10 000 exemplaires vendus. Et
le début des ennuis. La location de la librairie de Ryad El Fateh
n'est pas renouvelée. C'est le repli sur le dépôt d'AIger. A l'extérieur, « ça
commence à chauffer ». Les islamistes sont en pleine ascension et
le pouvoir instrumentalise leur montée. Les menaces sur l'éditeur,
incontrôlable, car n'appartenant à aucun parti ou clan, se précisent. Mais
il répugne à trop en parler: “Qu'est-ce que ça veut dire quand le
peuple tout entier est condamné ?” Elles le contraignent en tout
cas, à quitter Alger pour Tunis en 1994. « Je ne voulais pas passer
la Méditerranée, faute de quoi c'était déjà l'exil. »
Deux ans plus tard, ce sera quand même Paris. L'idée germe d'un nouveau projet éditorial franco-maghrébin. Le tour de la communauté algérienne ne ramène ni le soutien ni le financement escomptés. Bouchène piétine jusqu'à ce qu'il retrouve, au hasard d'une exposition, Bernard Gentil, un statisticien rencontré jadis à Alger. D'emblée, celui-ci est séduit par l'idée de rendre une mémoire à une Algérie dont l'histoire a été trafiquée et réécrite par le pouvoir. Gentil parvient à rassembler 250 personnes, qui apportent 130000 F.
Le
réseau fonctionne. Un imprimeur fait de très bonnes conditions. Les sept
livres déjà publiés sont de beaux objets. Et une plongée dans l'histoire
et la société algériennes. « On a trop mythifié une Algérie
révolutionnaire alors que le corps social n'a pas bougé, s'irrite
Bouchène. Et on s'étonne aujourd'hui que, quand les paysans investissent
les villes, ils le fassent avec leurs archaïsmes et leur croyance en l'islam.
il faut mettre de l'oxygène dans la pensée algérien ne, cesser de se
mentir, de diaboliser l'autre, évacuer les faux problèmes qui brouillent les
cartes entre la France et l'Algérie. »
Aujourd'hui, les difficultés matérielles l'assaillent : pas d'employé, pas de salaire. Et les tracasseries pour trouver, avec sa femme et ses quatre enfants, un appartement à Villetaneuse. Il refuse de s'y attarder: « J'ai découvert un quart monde où des Français galèrent presque autant. » Mais il sait qu'il a des atouts : « Pas de casseroles » et la certitude que rien n'est perdu. « Le couteau est arrivé jusqu'à l'os. Le pays est tellement massacré que ça nous donne une liberté et une audace pour réagir. » En écoutant les rappeurs d'Alger, symboles du dynamisme d'une génération qui monte. Ou en célébrant, camusien dans l'âme, l'incroyable beauté physique du pays.
JOSé
GARçon
Bouchène : éditer pour
comprendre l’Algérie
Dans son exil, Abderrahmane
Bouchène a emporté sa passion d’éditeur.
Avant de fuir son pays, cet
intellectuel algérien s’est, depuis 1996, installé en France avec sa
famille. A Saint-Denis, il s’est remis à publier des textes de référence
et des récits, pour mieux faire comprendre l’histoire de son pays et faire
entendre la parole des démocrates algériens
...
Autre petite voix qui s’obstine à résister à la pensée unique de l’édition, les Editions Bouchène, spécialisées dans l’histoire ancienne et contemporaine du Maghreb, elles nous offrent notamment des documents historiques du 16e et 17e siècles : Le domination espagnole à Oran (1534-1558) de Paul Ruff ; Brève relation de l’expulsion des Juifs d’Oran en 1669 de Sotomayor ; La Grande Kabylie sous le régime turc de J.N. Robin.
Du bénédictin espagnol Diego de Haëdo (début du 17e), une Histoire des Rois d’Alger, tableau magistral d’une société précoloniale, déjà marquée par la multiplicité des cultures ; c’est ce même choc des cultures qu’exprime avec émotion et sans fard le témoignage de Daniel Timsit, Algérie, Récit anachronique. Combattant de l’indépendance algérienne, il exprime bien, sans fioritures, le malheur d’un pays qui n’a pas pu et su réaliser les promesses de 1954 ; cette société eut pu être riche de toutes ses composantes, arabe, kabyle, musulmane, juive, chrétienne, à la fois. Croyants et incroyants auraient pu et dû trouver place égale : beau rêve des temps de lutte que l’histoire a effacé. L’Algérie de cette fin de siècle subit encore le poids de cet échec.