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Histoire de la Grande Kabylie

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 Histoire de La Grande Kabylie XIXe XXe siècles, Alain Mahé

 

L’ouvrage

4ième de couverture

Extrait de la table des matières

Extraits de presse

N° 6 – Vient de paraître – Association pour le Développement de la Pensée Française (ADPF)

N° 40 du 23 juin de Med Intelligence

ESPRIT – novembre 2001 - pages 20 à 27

HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique, 4° trimestre 2001 n° 103

ANNALES DE DEMOGRAPHIE HISTORIQUE N°2001/2

Mouvements n°25, janvier février 2003  

 

L’ouvrage

 

Auteur :

Alain Mahé

Titre :

Histoire de la Grande Kabylie XIXe XXe siècles
Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises

Résumé :

Alain Mahé tente, dans une recherche de grande ampleur, d’appréhender la qualité et l’évolution du lien social des communautés villageoises pendant les périodes coloniale et post-indépendance

ISBN :

2-912946-12-3

Prix :

41,16 €. 16x24 cm. 656 pages

   

 

4ième de couverture

   

Ce livre nous permet d’apprécier ce qui dans la Kabylie contemporaine procède d’une Kabylie traditionnelle et ce qui ressort d’une histoire récente, coloniale et post-coloniale. Pour mener ce projet à bien, Alain Mahé a conjugué la démarche de l’anthropologue et celle de l’historien. En tant qu’anthropologue, l’auteur a minutieusement reconstitué une sorte d’épure de l’organisation villageoise dans la situation où elle se trouvait au début de la conquête coloniale, afin de pouvoir ensuite dérouler le fil de l’histoire jusqu’à nos jours et d’apprécier les changements sociaux qui ont affecté les assemblées villageoises. Ce qui lui a permis de nous montrer comment les institutions politiques traditionnelles et la culture politique qui en était solidaire avaient pu se transformer et se féconder au contact de la culture politique moderne acquise par les Kabyles au sein des mouvements syndicaux et politiques auxquels ils ont tant donné, aussi bien dans l’immigration en France qu’en Algérie même dans le cadre du mouvement nationaliste.

La question est maintenant de savoir quelle place cette culture politique, les valeurs qu’elle promeut, et les institutions où elles se pratiquent, auront dans l’Algérie de demain.

 

Alain Mahé est maître de conférences à l’EHESS. Spécialiste d’anthropologie juridique et politique du Maghreb, il a consacré de nombreuses publications à l’anthropologie de la Kabylie.  

 

Extrait de la table des matières

 

Livre I

I. Géographie de la Grande Kabylie

1.       Géographie physique

2.       Géographie économique de la Grande Kabylie

 

II. La Grande Kabylie au début du XIXe siècle

1.       Les grandes ensembles

L’organisation administrative ottomane en Kabyle

Des tribus et des confédérations tribales

Les vastes systèmes juridiques

Distribution et effectifs des populations des tribus et des configurations

2.       Du village (taddart), du hameau (tufiq) et de leurs assemblées (tajmat)

Approche morphologique et descriptive

Premières approches des prérogatives juridico-politiques de l’assemblée du village

Le système juridico-politique du village kabyle

Essai d’interprétation

Livre II

Le « mythe » kabyle et « la politique kabyle » de la France

I. Le fracas des armes (1830 – 1857)

1.       La suspension du système vindicatoire dans la guerre

2.       L’organisation de la résistance armée : accomplissement et dépassement de la tajmat

3.       Le début d’une recomposition du paysage religieux en Kabylie

4.       Les premières atteintes au sacré magico-religieux

II. Le régime du sabre : la mise en place de l’administration militaire (1857 – 1871)

1.       Le code de l’honneur hors la loi

2.       La tajmat en sursis

3.       Les prémices d’un désenchantement à l’égard du magico-religieux

4.       Du maraboutisme au confrérisme

5.       du prosélytisme chrétien entre 1863 et 1871

6.       Les politiques d’administration locale de 1857 à 1871

7.       L’insurrection de 1871

III. De la mise en œuvre de la colonisation rurale à son échec (1871 – 1900)

1.       La politique foncière et la colonisation agraire

2.       La politique fiscale en Kabylie

3.       Les politiques d’administration locale

Des communes de plein exercice et des communes mixtes

Un exemple d’administration locale en commune mixte : le mandat de C. Sabatier à Fort National (1880 – 1885)

La place des institutions villageoises traditionnelles dans l’administration locale de 1880 à 1900

IV. L’âge d’or du capitalisme colonial et la genèse d’une opinion publique

et de forces politiques indigènes (1900 – 1930

1.       Les délégations financières

2.       La situation de la colonisation et de la population européenne en Kabylie

3.       La pénétration de la culture française dans les villages : scolarisation et émigration

L’émigration ouvrière vers la France

Le relatif dynamisme économique de la région

La conscription et la première guerre mondiale

Les effets économiques et symboliques de la conscription et de l’immigration ouvrière

La scolarisation

4.       Les politiques administratives

Les réformes municipales en communes de plein exercice

Le retour des qanun ?

Les projets de municipalisation des villages kabyles

V. Les crises économiques et l’avènement
de nouveaux acteurs sociaux et politiques (1930 – 1945)

1.       Situation démographique et administrative par régions naturelles

2.       L’émigration/immigration

3.       Le mouvement réformiste musulman ajgérien et les luttes symboliques de 1930 à 1945

Présentation rapide du mouvement réformiste

La géographie du réformiste en Kabylie

VI. Vers l’indépendance nationale (1945 – 1954)

1.       L’émigration/immigration entre 1945 et 1954

Présentation du tableau statistique sur la situation de l’émigration en 1950 dans les communes mixtes de Kabylie

Tableaux statistiques sur l’émigration/immigration dans les communes mixtes de Fort National, du Djurdjura et de la Soummam

2.       Les centres municipaux

La préparation de la réforme municipale

Présentation des tableaux de répartition des centres municipaux

Les centres municipaux : des écoles de patriotisme

Du fonctionnement et des effets des centres municipaux

VII. La guerre de libération nationale (1954 – 1962)

1.       Les opérations militaires

La politique des recasements et les camps de regroupement

Les combats et les opérations de police

2.       Les politiques d’administration locale

Les projets de regroupement des centres municipaux

VII. La construction de l’Algérie algérienne (1962 – 1980)

1.       L’insurrection FFS en Kabylie (1963 – 1980)

2.       La crise de légitimité de l’Etat algérien en Kabylie

IX. Le mouvement culturel berbère du « printemps berbère » d’avril 1980
aux émeutes d’octobre 1988

1.       Le mouvement culturel berbère en Kabylie

Les revendications du mouvement culturel berbère

La thématique du mouvement

Le mouvement culturel berbère et la tajmat

2.       Le découpage communal de 1984

3.       La situation de la tajmat

La herma du village

X. Le chaos : du processus de démocratisation du régime à nos jours

1.       Des élections municipales de juin 1990 à l’interruption des législatives en décembre 1991

Les élections législatives de décembre 1991

Les conséquences des développements politiques dans les villages entre janvier 1989 et décembre 1991

2.       Le terrorisme en Kabylie

La Kabylie base arrière du terrorisme

L’« affaire » Matoub Lounès

3.       Le mouvement culturel berbère face aux MVBs

Conclusion générale

 

Extraits de presse

 

N° 6 – Vient de paraître – Association pour le Développement de la Pensée Française (ADPF)

N° 40 du 23 juin de Med Intelligence

ESPRIT – novembre 2001 - pages 20 à 27

HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique, 4° trimestre 2001 n° 103

ANNALES DE DEMOGRAPHIE HISTORIQUE N°2001/2

 

Mouvements n°25, janvier février 2003

 

N° 6 – Vient de paraître – Association pour le Développement de la Pensée Française (ADPF)

 

Voilà un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre un peu mieux le rôle central de la Kabylie dans les événements qui secouent l’Algérie depuis des décennies. Le ton est équilibré, l’auteur ne cède jamais pour autant à l’esprit différentialiste au nom d’une spécificité culturelle qui a alimenté et alimente toujours le « mythe kabyle ». Les premiers chapitres du livre de l’historien Alain Mahé, spécialiste de l’anthropologie juridique et politique du Maghreb et maître de conférence à l’EHESS, éclairent d’abord les ressorts anthropologiques de la Kabylie en analysant le rôle décisif de la tajmat, dont les variations sont l’un des fils conducteurs de l’étude.

« La tajmat ou assemblée de village, ou encore de nos jours, comité de village, est composé d’un président (amin), secondé par un ukil (sorte d’adjoint de l’amin) ainsi que par autant de tamen (représentants des groupes de familles) que le village compte de lignages. En assemblée plénière, tous les hommes du village y ont leur place et sont tenus d’assister aux débats sous peine d’amende. »

L’analyse porte ensuite sur la période coloniale (le mythe kabyle et la politique kabyle de la France sont traités, mais aussi l’ethnicisation exacerbée par le pouvoir en place depuis l’indépendance), sur la colonisation rurale et l’immigration qui en est la contrepartie, puis sur la guerre de libération nationale et les principaux événements qui ont suivi l’indépendance (l’insurrection du FFS en Kabylie en 1963, la crise de légitimité de l’Etat algérien en Kabylie, le printemps berbère, qui a duré d’avril 1980 aux troubles d’octobre 1988, « l’affaire » Matoub Lounès).

Le dernier chapitre, qui scrute le « chaos » actuel, entreprend l’analyse des évolutions, depuis décembre 1991, en particulier celle de la montée du terrorisme en Kabylie, qualifiée de « base arrière », et celle du mouvement culturel berbère et des associations culturelles indissociables de l’esprit du tajmat.

On ne peut que saluer l’initiative de l’éditeur Bouchène qui confirme là sa volonté de faire comprendre les violences algériennes grâce à des livres indispensables. Cet ouvrage, dont l’ambition s’accompagne d’une grande clarté dans l’exposition, éclaire le rôle actuel de la Kabylie dans la succession des événements qui ensanglantent l’Algérie. A travers les revendications culturelles et linguistiques, c’est une volonté politique qui s’affirme, mais c’est aussi l’état d’esprit des assemblées des assemblées démocratiques liées au tajmat qui persiste tout en se métamorphosant.

C’est pourquoi la longue séquence anthropologique qui inaugure ce livre ne renvoie pas à des débats de spécialistes (l’auteur discute les thèses de Pierre Bourdieu ou Jeanne Favret, qui ont avancé des thèses remarquées sur le fonctionnement politique de la Kabylie), elle met surtout en relation anthropologie et histoire. En effet, il n’est pas possible de saisir les ressorts de la violence contemporaine sans analyser la crise des régulations classiques amis aussi sans montrer que seul l’esprit démocratique, qui irriguait et irrigue encore les assemblées populaires, est seul capable de freiner des évolutions dramatiques. Ce n’est donc pas une approche culturaliste de la Grande Kabylie que ce livre met en scène, mais le rôle politique particulier de cette région dans un espace politique algérien marqué par la puissance et l’irresponsabilité de l’Etat.

D.M.

 

N° 40 du 23 juin de Med Intelligence

 

Alain Mahé : Histoire de la grande Kabylie - XIX et XIXème siècle. Editions Bouchène, Paris 2001

 

Ce livre nous permet d’apprécier ce qui dans la Kabylie contemporaine procède d’une Kabylie traditionnelle et ce qui ressort d’une histoire récente, coloniale et post-coloniale. Pour mener ce projet à bien, Alain Mahé a conjugué la démarche de l’anthropologue et celle de l’historien. En tant qu’anthropologue, l’auteur a minutieusement reconstitué une sorte d’épure de l’organisation villageoise dans la situation où elle se trouvait au début de la conquête coloniale, afin de pouvoir ensuite dérouler le fil de l’histoire jusqu’à nos jours et d’apprécier les changements sociaux qui ont affecté les assemblées villageoises. Ce qui lui a permis de nous montrer comment les institutions politiques traditionnelles et la culture politique qui en était solidaire avaient pu se transformer et se féconder au contact de la culture politique moderne acquise par les Kabyles au sein des mouvements syndicaux et politiques auxquels ils ont tant donné, aussi bien dans l’immigration en France qu’en Algérie même dans le cadre du mouvement nationaliste.

La question est maintenant de savoir quelle place cette culture politique, les valeurs qu’elle promeut, et les institutions où elles se pratiquent, auront dans l’Algérie de demain.

 

 

novembre 2001 - pages 20 à 27

 

Mythe kabyle? Exception kabyle?

Par Gilbert Grandguillaume *

 

* EHESS, auteur d’Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983. Dernier article paru dans Esprit: «Les singularités de l’islam français », janvier 1998.

 

QUELLE EST la nature du lien social en Algérie ? La question est posée en permanence, réactivée par dix années de guerre civile (selon l’expression de Luis Martinez, la Guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, 1998). Le ciment de la société, est-ce la lutte pour l’indépendance, l’opposition à la France en tant qu’ancienne puissance coloniale ? Est-ce l’islam, en tant que religion et culture de référence, et repère d’identité autre que le colonisateur ? Est-ce, à un degré plus localisé, la région d’origine, ou, dans un autre registre, l’appartenance à une famille élargie autrefois désignée comme tribu ? Le droit algérien lui-même a défini la nationalité par une double référence au droit du sol et au droit du sang, au lieu de naissance et à la filiation. Au-delà du critère juridique, qu’est-ce qui fait qu’une personne a conscience d’être algérienne ? Ce pourrait être la conscience d’être citoyen d’une société gérée par un pouvoir reconnu comme légitime. La question se pose alors d’une façon plus précise, quand le pouvoir se voit contesté dans sa légitimité, dans son origine (coup d’État), dans son maintien (élections truquées), dans son exercice (déni des garanties démocratiques). Dans ce cas, la question est de savoir quelle est la nature du lien qui empêche cette société de se disloquer, qui la maintient soudée malgré tout dans la conscience réelle d’une solidarité nationale. On est dès lors renvoyé aux questions posées précédemment : lignages ? régions ? clientèles ? histoire ?

 

Alain Mahé, dans un ouvrage remarquable Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe~XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, Editions Bouchène, 2001.), pose cette question de la nature du lien social sur une partie de l’Algérie, la Kabylie, dont il retrace l’histoire de la conquête de 1830 à nos jours, suivant l’évolution des institutions. L’originalité du livre est qu’il combine un travail d’information fondé sur une documentation quasi exhaustive, et une fréquentation du terrain continue: le résultat en est une véritable somme sur la Kabylie.

 

Pour suivre une société sur une aussi longue période, il retient quatre points de vue, présentés comme systèmes symboliques. Le premier est « l’éthique de l’honneur et le système vindicatoire ». Il concerne les groupes de parenté ou lignages dont l’honneur consiste à pratiquer une vengeance rigoureuse pour toute atteinte portée à l’un de leurs membres. L’établissement d’un droit pénal par l’administration coloniale en restreindra l’exercice, mais la Conscience de l’honneur évoluera sous l’effet d’un déplacement de ses enjeux vers l’espace privé et vers l’espace national. Le second critère est «l’esprit municipal et le civisme », qui concerne le village (tadart) en tant qu’unité de résidence. Le village est régi par une assemblée de village (tajmat) qui délibère et prend ses décisions à l’unanimité. Elle établit des règles (qanun) pour le village ainsi que des sanctions pour les contrevenants. Le maintien de la cohésion des unités villageoises se fera à travers des évolutions diverses, dont la mise sur pied par l’administration coloniale de centres municipaux consacrant une certaine autonomie des tajmat. Ce système symbolique est pour l’auteur l’élément le plus fort du lien social. La troisième donnée est «la dimension musulmane ». L’islam est dès le début une composante essentielle de la société, la gestion passant des marabouts à des confréries, dont la plus importante sera la Rahmaniya, particulièrement active dans la révolte de 1870. L’évolution ultérieure entraînera une «décléricalisation» des communautés villageoises et la «sécularisation des représentations », l’islam étant par la suite réinvesti dans le mouvement nationaliste. Le quatrième élément est «le système magico-religieux» concernant les pratiques rituelles et sacrales liées à l’univers quotidien, à l‘activité agricole et domestique. L’auteur les a à juste titre déconnectées de l’ordre islamique, bien qu’elles lui soient souvent liées, par le biais des marabouts. Il le voit régresser sous l’effet de la rationalisation de la pratique religieuse, de la scolarisation et de l’évolution des conditions de vie, notamment le reflux de l’activité agricole.

 

L’ évolution du lien social à travers ces quatre critères n’est pas uniforme dans l’ensemble de la Kabylie. C’est pourquoi A. Mahé a choisi de la découper en régions selon des critères topographiques, démographiques, économiques et historiques. La région la plus exem­plaire pour la mise en valeur du lien social est le Massif central kabyle, autour de Fort-National (Larba n’at-Iraten) et Michelet (Aïn el Hammam), où l’auteur remarque une superposition constante des délimitations tribales, administratives, communales. Ce découpage régional est complété par une stratification historique: la conquête coloniale (1830-1857), l’administration militaire jusqu’à l’insurrection de 1871 (1857-1871), la mise en oeuvre de la colonisation rurale (1871-1900), l’âge d’or du capitalisme colonial (1900-1930), les crises économiques et le réformisme (1930-1945), le mouvement national et les centres municipaux (1945-1954), la guerre de libération nationale (1954-1962), la construction de l’Algérie algérienne (1962-1980), le mouvement culturel berbère (1980-1988), la dernière phase du processus de démocratisation à nos jours (1988-2000). L’ensemble de ces données ouvre à une connaissance précise et détaillée de la constitution et du maintien du lien social selon une progression à laquelle il sera utile de se référer.

 

La première conclusion qui s’en dégage, c’est qu’une scolarisation intense, en français, a été génératrice d’ouverture pour plusieurs générations, sans conduire à la dépersonnalisation ni à la francisation: les Kabyles restent attachés à leur langue, à l’islam, ils s’engagent fortement dans le mouvement nationaliste, la forte émigration ne rompt pas le lien au pays d’origine, elle semble même le consolider. Cette scolarisation s’accompagne, dans le Massif kabyle, d’autres facteurs de croissance: forte démographie, qui pousse à rechercher des ressources ailleurs que dans la terre: artisanat, colportage, émigration interne et externe.

 

La France et l’entité kabyle

 

La Kabylie bénéficie de la part de l’administration coloniale de divers régimes d’exception. L’un est la scolarisation intensive qui ne tarde pas à produire des élites, un autre est l’autonomie relative reconnue aux villages, particulièrement dans l’expérience des centres municipaux, autonomie qui permet aux villages de conserver intacte l’activité des assemblées (tajmat). Sans que cela soit toujours explicité, ce régime d’exception se fonde sur le mythe kabyle de la démocratie berbère. Pour les Français qui y adhèrent, les Kabyles ne sont pas des Arabes, ils sont peut-être d’anciens chrétiens, ils sont peu attachés à l’islam, leurs coutumes sont démocratiques, ils sont aptes à devenir de bons citoyens français. À ce titre, ils sont l’antithèse des Arabes musulmans, crédités de tous les défauts, mais qui incarnent l’anti-France, l’antichrétienté, selon une idéologie héritée des croisades. Ce mythe de l’excellence kabyle et de la supériorité sur les Arabes sera diffusé par le biais des écoles et des écrits, il sera assi­milé par les Kabyles et même intériorisé par eux. Avant de revenir sur ce mythe, deux points méritent de retenir l’attention: l’évolution de l’honneur tribal, et celle des assemblées de village.

 

La conception de l’honneur tribal excluait la considération de l’intention de l’agresseur: elle exigeait la vengeance de tout dommage causé à l’un de ses membres, fût-il accidentel. La notion d’intention criminelle, liée à celle de responsabilité individuelle, va pénétrer peu à peu dans cette idéologie séculaire, et cela sous l’effet de la rationalité introduite à partir de deux sources: la scolarisation et le droit français d’une part, mais aussi le réformisme musulman (isldh), le droit musulman étant individualiste. Ceci montre qu’une vieille culture peut évoluer sous l’effet du rationalisme, mais aussi que tout rationalisme ne vient pas de l’Occident. L’avantage du réformisme est qu’il apportait la rationalité de l’intérieur, de l’islam. Le livre montre bien comment l’islam est un élément important du lien social. On peut dès lors s’interroger sur les termes «décléricalisation », « sécularisation des représentations », désignées par l’auteur comme une des grandes lignes de l’évolution. On est loin ici de la méprise des colonisateurs imaginant les Kabyles réalistes, les pieds sur terre, peu fidèles à un islam dont on pourrait les détacher facilement. La sécularisation vise les formes que prenait l’islam sur le terrain: marabouts, puis confréries. Mais il ne faut pas confondre cette évolution avec un laïcisme qui viendrait tout droit d’Occident, tel qu’on le trouve affiché dans le programme du RCD ou dans les déclarations des « démocrates » : celui-ci est ressenti comme quelque chose d’extérieur, d’étranger à la culture musulmane. Cette sécularisation - qui est indéniable et que l’auteur a raison de souligner - est plutôt le signe qu’une tradition se transforme sous l’action du rationalisme. À l’inverse, la fixation survient dans une culture quand celle-ci se sent menacée de l’extérieur, par un agresseur qui la dénie radicalement : elle doit alors se replier sur soi pour résister, et ce repli l’empêche d’évoluer avec son temps, ce qui fut le cas global de l’islam en Algérie.

 

Sous cet aspect, à la différence de l’Algérie dans son ensemble, la Kabylie ne s’est pas sentie menacée dans son existence, et c’est ici qu’il faut mentionner l’effet bénéfique du « mythe kabyle », en tant qu’il a eu valeur de reconnaissance. Alors que l’Algérie n’était pas reconnue comme telle, mais divisée en départements français et livrée à la gestion des colons, l’entité kabyle était valorisée. Cette reconnaissance valut à la Kabylie des avantages certains: la scolari­sation, l’autonomie municipale, une accession plus large à la citoyenneté française. Alain Mahé en souligne l’impact essentiel, mais il souligne aussi l’intériorisation de ce mythe par les Kabyles eux-mêmes, et c’est à ce niveau que se situe le facteur décisif. Le fait de se sentir reconnue par l’adversaire, d’exister face à lui en tant qu’unité vivante, a permis à cette région de se poser comme partenaire, comme agent de son histoire. Déjà, la révolte de 1870, soulevant une Kabylie réunifiée autour de la confrérie rahmaniya, avait soudé l’unité, exprimé une résurrection face à l’effondrement de 1857. Elle avait révélé le ressort d’une tradition vivante, qui se traduisit alors par l’acquittement rapide des indemnités de guerre, et plus tard par le rachat de la quasi-totalité des terres séquestrées. Vrai ou faux, le mythe kabyle avait la capacité d’impulser une histoire : car c’est bien la caractéristique du mythe d’être faux dans son contenu (il est une invention de l’origine), mais vrai dans son travail. Il fonde la conscience d’exister, de représenter une valeur face à l’autre, il permet le dynamisme de la vie et la possibilité de changer sans éprouver l’angoisse d’avoir perdu quelque chose d’important qu’on aurait fétichisé. L’intériorisation du mythe kabyle fonde le dynamisme d’une société qui se sent reconnue comme telle, qui se reconnaît le droit de vivre, d’assumer son désir, de changer sans éprouver la peur de se diluer. Peut-on imaginer le dynamisme qu’in­sufflerait aujourd’hui à la société algérienne globale la présence d’un tel mythe ?

 

La souplesse de l’évolution d’une culture traditionnelle se remarque sur un autre point : le fonctionnement des assemblées de village (tajmat) et leur façon d’instituer des règlements (qanun). L’auteur insiste sur la conscience qu’a cette assemblée d’agir souverainement, une certaine emphase de l’énonciation accentuant ce caractère. Cette assemblée émet des règles concernant la vie du village et des individus. Ces règles ne sont pas codifiées par écrit. L’assemblée peut les modifier, la seule condition étant l’unanimité des membres de la tajmat. Cette société restreinte dispose de la légi­timité, elle a le pouvoir d’adapter la loi aux évolutions de la vie. C’est la caractéristique d’une société vivante, dans laquelle l’oralité joue un rôle capital puisqu’elle empêche toute fixation abusive, toute prise « du mort sur le vif ». Cette caractéristique est mise en relief par la bévue de l’administration française qui entreprit de recueillir les qanun et d’en faire une loi écrite commune à l’ensemble de la Kabylie: ce fut l’œuvre célèbre de Hanoteau et Letourneux (la Kabylie et les coutumes kabyles, publié en 1873). Ce recueil devait servir de manuel aux juges français mais, dans l’esprit de ses promoteurs, il devait afficher pour les Kabyles une loi écrite différente de celle qui est reconnue par les musulmans, le Coran et la charia. Ce calcul échoua devant la volonté solide des Kabyles de ne pas renoncer à leur identité musulmane. Mais l’incompréhension de l’administration portait aussi sur le rôle joué par l’oralité. Une fixation par écrit rigidifie une tradition et l’empêche d’évoluer. D’autre part, chaque tajmat étant souveraine, la promulgation d’une « législation berbère » à la suite de la compilation de qanun particuliers ne pouvait satisfaire. Bien plus, cette mesure équivalait à dépouiller la tajmat de son pouvoir: tel était bien le but recherché, mais les communautés villageoises surent généralement conserver une tajmat indépendante, même officieuse. Quant à la promulgation des « Coutumes kabyles » de Hanoteau-Letourneux, elle fut l’objet d’une profonde ambivalence. Les Kabyles de l’époque ont pu voir avec satisfaction la reconnaissance de leurs coutumes, une sorte de mise en acte d’un « mythe kabyle » aux effets toniques. Par ailleurs, ils en percevaient les effets négatifs : pétrification des coutumes par l’écrit, centralisation et perte d’autonomie des tajmat. En fait, Alain Mahé souligne que peu de Kabyles eurent recours aux tribunaux administratifs, et qu’ils continuèrent à reconnaître le caractère souverain de leur tajmat en lui déférant leurs litiges. Ce qu’ils firent longtemps et continuent à faire aujourd’hui, au témoignage de l’auteur qui constate ce rôle actif, malgré le filet administratif tendu par l’État colonial, puis par l’État indépendant. Ainsi, durant l’été 2000, dans le contexte des insurrections de Kabylie, lorsque des « assemblées de tribus » (arûch) sont apparues, les politiques ont dénoncé une manipulation, ces structures locales étant supposées disparues depuis longtemps. Or, l’enquête de A. Mahé montre que des assemblées de village ont toujours pu être activées dans des circonstances importantes.

 

Comment le mythe travaille la société

 

Quel est le contenu de ce mythe kabyle ? L’important pour un mythe n’est pas qu’il soit vrai historiquement, mais qu’il désigne une origine et fonde ainsi une société. Un mythe fonctionne avec une histoire, une langue et des pratiques qui assurent la transmission de la mémoire collective.

 

L’histoire, ce sont les grands ancêtres: Jugurtha, Massinissa, opposés aux Romains et reconnus par eux. Puis c’est la Kahena et la résistance aux envahisseurs arabes, suivie de l’association avec eux pour la conquête de l’Andalousie. C’est l’adhésion à l’islam. C’est la résistance à la France. Dans tous les cas, la défaite des armes n’est pas vécue comme une négation de soi, elle suscite la reconnaissance de soi par l’autre. Cette conscience de soi est aussi activée par la langue berbère, qui plonge ses racines dans l’histoire, avant l’Islam, qui a traversé les siècles et est restée vivante. Son caractère oral la dessert, tout en la protégeant de la rigidité liée à l’écrit. Autre élément de ce mythe: la démocratie, la liberté. Comme pour la laïcité, leur compréhension est faussée lorsqu’on substitue au produit d’une évolution interne le contenu d’une notion importée: la démocratie berbère n’est pas celle des Lumières ni celle des droits de l’homme, elle est l’aboutissement, aujourd’hui, dans les villages, de cette longue tradition de délibération qui fait émerger un consensus, de cette conscience d’un «espace sacral» du village, de sa herma, où l’honneur de tous est collectivement engagé. Mais le mythe aime à se parer de trophées prestigieux, et les Kabyles d’aujourd’hui préfèrent se présenter comme « les premiers démocrates du monde » et se référer à l’idéologie universelle des droits de l’homme. On ne peut le leur reprocher, quitte à. constater que le mythe travaille leur société par la voie de1e la tradition. L’honneur est une autre composante de ce mythe. L’honneur est affirmation de soi et refus d’être méprisé. C’est une affirmation d’existence. A. Mahé le décrit comme attaché au lignage, mais en montre l’extension à d’autres domaines: le village, la Kabylie, l’Algérie.

 

Ce mythe kabyle a été mis à l’épreuve entre 1963 et 1980. 1963 : c’est l’insurrection kabyle dirigée par Aït-Ahmed; 1980, c’est le printemps berbère. Si la Kabylie avait été reconnue par la France, elle ne l’a pas été par l’Algérie. La répression de 1963 fut un choc. Il fut aggravé par la politique d’arabisation, dont l’un des volets était la lutte contre les langues algériennes, spécialement berbères. Ce fut une phase difficile, où les Kabyles faillirent perdre foi en eux-mêmes, avoir honte de leur langue, d’autant qu’ils étaient accusés de trahir l’Algérie, l’islam, la langue arabe, alors qu’ils y adhéraient fortement. Mais ces attaques d’un pouvoir central bientôt discrédité dans sa légitimité provoquèrent une renaissance de la conscience identitaire qui se poursuit aujourd’hui.

 

Quelle est la place de l’islam en Kabylie ? Le mythe l’a intégré dans ses composantes, mais sous une forme spécifique. Quand la tajmat édicte ses codes, la loi de l’islam est présente, incarnée par certaines institutions: marabouts, cheikhs réformistes. Une tradition est vivante dans la mesure où elle dispose d’une loi de référence et de commentateurs autorisés à l’adapter aux circonstances du moment. L’islam est une part indissociable de l’identité portée par le mythe, mais il est intégré dans une tradition vivante, qui peut aller jusqu’à une apparente « sécularisation ». Mais dire à un Kabyle ainsi sécularisé qu’il n’est pas musulman soulèvera son indignation. N’est-ce pas cette faculté d’adaptation qui manque à l’islam dans d’autres régions d’Algérie et du monde, et qui le contraint à se raidir dans des positions figées, voire intégristes ? À l’opposé, Alain Mahé montre que, dans les régions où les institutions traditionnelles sont vivantes, l’islamisme politique (le Fis) n’a eu aucune prise.

 

En ce qui concerne le « magico-religieux », l’auteur annonce sa disparition. C’est sans doute, comme dans le cas du mythe, se méprendre sur sa véritable nature. Certes, les rites agraires ont pu être abandonnés faute de paysans. Mais que dire de ce système symbolique total, qui donnait sens à tous les gestes de la vie ? Certaines pratiques ont disparu (et encore...), mais il est probable que, dans le langage et dans l’inconscient, le magico-religieux continue d’articuler les visions du monde, en dépit de son enfouissement sous les pres­sions rationalistes.

 

« En tant que tel, le mythe n’a pas réellement de promoteur et son extension découragerait toute tentative d’en faire une généalogie... » (Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XJXe~XXe siècles, p150). Cette citation exprime bien la caractéristique du mythe, qui est de n’avoir pas d’auteur, mais de fonder l’origine. À une vue sociologique du mythe l’assimilant à un récit fantaisiste, il importe de substituer le mythe tel que pensé par Freud et à sa suite par de nombreux auteurs. Le mythe travaille dans les sociétés comme le rêve dans l’individu. Comme lui, il dispose des éléments du passé, il les transmet mais en même temps, il les aménage en fonction du présent. Quand survient un traumatisme, le mythe, comme le rêve, ne cesse de le représenter, jusqu’à ce que son inscription dans l’histoire soit possible, que son contenu puisse être nommé, devenir mémoire.

 

Ce qui, par-delà les structures bien analysées par l’auteur, constitue le lien social en Kabylie, c’est le mythe kabyle, qui fonctionne comme un véritable mythe: il désigne une origine et un corpus de valeurs, il imprègne l’inconscient et le conscient, il circule dans la mémoire et dans la langue. Il fonde le dynamisme vital d’une société. La chance de la Kabylie, c’est que son mythe, risquant de succomber aux coups de boutoir de la conquête coloniale, lui ait été rapporté par l’adversaire. La croyance de l’autre en sa valeur a restitué à cette société la foi en elle-même - ce que l’auteur nomme l’« intériorisation du mythe kabyle » - et a créé un sursaut qui s’est traduit dans ses institutions. Il n’en a pas été de même pour l’Algérie dans son ensemble, accablée dans le mépris colonial. L’Algérie d’aujourd’hui manque cruellement d’un tel mythe qui fonderait identité et légiti­mité. Pour la solidité du lien social, l’important n’est pas que la Kabylie renonce à son mythe, c’est maintenant que l’Algérie en trouve un.

Gilbert Grandguillaume

 

HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique, 4° trimestre 2001 n° 103

 

Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècle. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Editions Bouchène, Paris, 2001, 650 pages.

 

Un aussi gros volume, tout récemment publié, sur un sujet qui attire l’attention d’autant plus qu’il est parfois au cœur de l’actualité, ne peut passer inaperçu. On ne peut que saluer le courage de l’éditeur qui a eu l’audace de le publier. Une histoire de la Kabylie : enfin ! Depuis « Le Djurdjura à travers l’histoire » (Bringau, Alger, 1925) de Si Saïd Boulifa, c’est-à-dire depuis trois quarts de siècle, les amateurs étaient restés sur leur faim : aucune synthèse spécifique de l’histoire de la Kabylie n’avait été publiée. Seuls pourvoyaient à l’appétit d’histoire de la Kabylie des parties d’ouvrages consacrés à l’ensemble de l’Algérie, certes consistants et solides (comme la « bible » d’Ageron, « Les Algériens musulmans et la France », PUF, Paris, 1968; et « Histoire de l’Algérie contemporaine », PUF, Paris, 1977 et 1979), ou des chroniques locales (telles des public­tions du Fichier de documentation berbère).

Et ce volume est copieux, un « pavé » ! Pas moins de 650 pages en petits caractères, réparties en deux «livres» et pas moins de dix chapitres.

Le propos en est alléchant tel qu’il est présenté dans l’introduction: s’intéresser aux « institutions politiques locales » qui auraient pu être à même de « constituer des points d’ancrage à la construction du système démocratique... », à savoir « l’assemblée (jemaâ) » (p. 7). Aujourd’hui que l’on voit foisonner les « comités de villages » et autres « coordinations », notre appétit devient gourmandise. L’auteur montre bien, en effet, à travers son analyse du Mouvement culturel berbère (chapitre 9), comment les jeunes générations ont été amenées à relayer les anciennes et à prendre les rênes de ces assemblées villageoises, il décrit la soif d’organisation, l’appétit culturel et politique de la jeunesse actuelle qui a conduit aux présentes révoltes.., que l’auteur a ignorées puisque son livre a été publié en février, juste avant qu’elles ne commencent. Ce sont pourtant là les meilleurs pages, lorsque Alain Mahé prend place parmi les jeunes Kabyles pour nous faire partager et comprendre leurs aspirations, leurs actions, leur volonté politique.

L’ensemble du volume est donc une somme qui retrace les différentes étapes de l’histoire de la Grande Kabylie dès le début du siècle qui devait être celui de la conquête française (XIXe). L’auteur s’y efforce à une précision d’historien, tout à son honneur, mais avec un souci d’objectivité distanciée qui ne réussit pas à faire pénétrer le lecteur dans la vie kabyle, ce que l’on attendrait d’un « anthropologue », puisqu’il se veut aussi tel. Le sous-titre du livre, pourtant, aurait dû donner l’alerte: « Anthropologie historique du lien social dans les commu­nautés villageoises. » Ce souci d’objectivation de l’auteur est tel qu’il le conduit à privilégier ce qu’il désigne comme une « épure à quatre niveaux », qui formerait le « système social villageois ». où il distingue en premier lieu un « système vindicatoire » dans lequel s’affrontent les groupes lignagers (à savoir l’honneur fondé sur la parenté), puis l’« esprit municipal » des assemblées villageoises — ce qui constitue, de beaucoup et dans une heureuse formulation, le « niveau » le plus intéressant — enfin, les deux « niveaux » restants sont désignés respectivement comme l’« identité musulmane » et le « magico-religieux », qu’il n’était peut-être pas utile de différen­cier aussi nettement, car il est discutable que cela rende compte de la réalité comme des représentations kabyles. Que ces différents aspects de la réalité de la vie villageoise puissent être ainsi distingués n’est guère contestable, mais pourquoi ne pas y voir plus simplement un système de valeurs de différents ordres: l’honneur de chaque lignage, les valeurs et pratiques sacrées, en sus de cet «esprit municipal» bien nommé, qui constitue l’instance politique?

Cet essai de systématisation prive, hélas! le livre d’une dimension humaine qu’on s’attendrait à rencontrer de la part d’un anthropologue. L’exposé offre souvent la froideur d’un administrateur (A. M. a sans doute été influencé par les archives coloniales) qui s’efforce de rendre compte d’une observation demeurée à distance prudente. On n’assiste pas à une seule réunion de cette assemblée de village dont il est si souvent question. De sorte qu’on ne comprend pas quelles représentations les Kabyles eux-mêmes ont de leurs institutions, et l’on ne peut pressentir ce qu’ils vont en faire, par exemple dans l’actualité présente. Tout se passe comme Si l’auteur s’était trouvé si empêtré dans son désir de construction d’un modèle qu’il en avait oublié de prendre en compte les Kabyles eux-mêmes. A la fin de l’ouvrage (p. 493), il est enfin question des « cinq villages où nous avons enquêté » ! On aurait aimé savoir quels étaient ces villages en question, connaître les sources de cette enquête, ce qui aurait permis de juger au moins de leur représentativité.

De même, il est regrettable que des enquêtes n’aient pas été conduites par exemple sur la terminologie kabyle désignant les instances décrites, ce qui a conduit à bien des erreurs (confusion entre « assemblée » et « lieu de sa réunion », désignation des quartiers, hameaux et groupements de villages). Ce paraît être erreurs de néophyte, auxquelles il aurait pu remédier... Car il y a bien des maladresses, et des procès injustement faits, à Mouloud Mammeri par exemple, à propos de son usage du terme de tamusni’, la « science », le « savoir », qu A. M. critique pour son « peu de sérieux », et croit corriger, alors même qu’il commet une grossière erreur, en ajoutant à la « racine » sn la désinence de la première personne (sngh), ce qui reviendrait, en français, à dire, pour l’infinitif savoir, « je sais » (p. 118)!

Dommage qu’une telle accumulation de travail et d’élaboration n’ait pu être présentée dans une forme plus élaguée afin de pouvoir être utile à de plus nombreux lecteurs, que son excès de complication risque de dissuader. Quoi qu’il en soit, ce livre restera incontournable pour de nombreux lecteurs assoiffés d’histoire kabyle. Il faut saluer l’effort courageux d’un éditeur algérien replié à Paris, qui a su prendre le risque et assumé la publication d’un si gros ouvrage.

Camille Lacoste-Dujardin

 

Annales de démographie historique N°2001/2

 

Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie XIX'-XX' siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, éditions Bouchène, 2001, 630p.

 

                L'actualité a récemment rappelé que dans une Algérie plongée dans le marasme poli-tique depuis les élections avortées de 1991, une question kabyle se posait de manière aiguë. Le travail d'Alain Mahé sur la Grande  Kabylie au cours de ces deux derniers siècles  donne des clés pour comprendre la situation  de la Kabylie dans l'Algérie de 2001. Son but est également plus précis et plus large. Plus  précis parce qu'il focalise son étude sur l'évolution des institutions qui structurent la  société kabyle. Plus large parce qu'en s'interrogeant sur le lien social élaboré par cette organisation, il s'intéresse à ces « traditions politiques non étatiques », dont le rôle a souvent été négativement perçu ou éludé après la formation des États post-coloniaux. Il montre donc comment, d'abord dans le cadre de l'État colonial français, puis dans celui de l'État algérien, les assemblées villageoises de Grande Kabylie se sont transformées et adaptées, conservant une vigueur qui est à prendre en compte pour percevoir les rapports existant entre le pouvoir algérien et la minorité kabyle.

 

                Alain Mahé retrace d'abord le cadre général de l'organisation sociale en Kabylie, qui tourne autour de l'assemblée villageoise, la tajmat: c'est à l'échelon du village en effet que l'on trouve les seules organisations politiques et juridiques stables. Disposant d'un patrimoine mobilier et immobilier, la tajmat se charge d'un certain nombre de tâches : calcul et recouvrement de l'impôt, organisation des travaux collectifs, prise en charge de l'enseignement et du culte. Garante de l'or matérielle du village. L'honneur en effet, collectif ou individuel, est essentiel dans une société dont le système mythico-rituel repose sur l'idée de face-à-face et de confrontation.

 

                C'est dans ce monde complexe centré autour des communautés que l'administration française va tenter d'imposer ses cadres, adaptés à la Kabylie de manière très différente que dans le reste de l'Algérie en raison de l'image relativement favorable née d'un « mythe kabyle » reposant sur l'opposition supposée entre Arabes et Berbères. Ce mythe sous-tend la perception des deux cultures. D'un côté, la tyrannie ou l'oligarchie, le fanatisme, la paresse ; de l'autre la promotion de la démocratie (voire de l'anarchie), la tiédeur religieuse, le goût du travail, etc. Renforcé par une ethnographie en plein essor, ce mythe entraîne l'élaboration de politiques kabyles dont le prosélytisme chrétien n'est qu'un exemple, significatif pourtant puisqu'il tend à minorer un pilier fondamental de la société kabyle : l'islam.

 

                Tout au long de la période coloniale (1857-1962) Alain Mahé cherche donc à mesurer l'influence de la présence française dans l'évolution de la nature et la qualité du lien social à travers quatre grands indicateurs : l'éthique de l'honneur et du système vindicatoire, l'esprit municipal de la tajmat, L'Islam, le sacré magico-religieux.

 

                L'administration militaire reconduit d'abord, pour mieux les contrôler, les assemblées villageoises tout en lui substituant souvent la justice militaire. La tajmat continue cependant de fonctionner de manière clandestine. L'intrusion coloniale transforme pourtant les structures comme le prouve  l'objectivation par écrit des qanwis dont les transcriptions se multiplient. D'une manière générale, la pax gallica introduit dès le milieu du XIX* siècle des changements considérables : les règlements du système vindicatoire sont largement entravés par l'imposition de la justioce pénale française et on assiste aux prémisses d’un désenchantement à l’égard du magico-religieux, qui n’a pas su présever des calamités comme la conquête. La perte de pouvoir des marabouts se traduit par une recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de l'insurrection de 1871. par une recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de l'insurrection de 1871.

 

                Une des grandes conséquences de cette révolte est le remplacement de l'administration militaire par une administration civile dont l'objectif primordial après la colonisation est l'assimilation. Le premier objectif passe par la dépossession foncière systématique des indigènes au profit des Européens. Très rapidement pourtant, la colonisation rurale en Kabylie est un échec qui se traduit par le rachat massif de terres par les Kabyles. Deuxième volet de la politique française en Kabylie : la communalisation. La présence d'Européens, même en nombre infime, permet l'érection de communes de plein exercice (CPE) bénéficiant des mêmes prérogatives  que  les  communes  françaises. Ailleurs, un administrateur assume la gestion d'une commune mixte (CM). Compte tenu du faible nombre d'Européens, ces dernières couvrent les trois-quarts de la Kabylie. Enfin, la scolarisation entreprise par la France est particulièrement forte en Kabylie, le mythe de la meilleure assimilabilité du  Kabyle par rapport à l'Arabe jouant a. plein. Elle permet la rapide formation d'une élite francophone.

 

                Le tournant du siècle marque une nouvelle étape avec la création des délégations financières, qui permettent l'expression de nombreuses revendications de la part des Kabyles, davantage souvent que dans les institutions communales coloniales. Celles-ci sont cependant transformées dans le sens d'une meilleure représentativité indigène après 1945 avec la création de centres municipaux qualifiée par Alain Mahé « d'avatar d'une politique kabyle qui ne dit pas son  nom ». En effet, l'écrasante majorité de ces centres est située en Kabylie. La raison en est que pour accéder à cette qualité, la vigueur de la tajmat est prise en compte ainsi que la francisation, particulièrement  forte  et ancienne dans la région.

 

                L'ordre colonial affecte diversement les institutions et la vie des communautés villageoises et Alain Mahé prend soin de préciser ces écarts en fonction des différentes régions de Kabylie. De manière générale cependant, la décléricalisation des villages se poursuit, ainsi que le désenchantement explicable par la crise de l'agriculture traditionnelle, et par l'extension de l'économie capitaliste et du salariat. La société kabyle s'ouvre aussi largement à la culture française non seulement du fait de la scolarisation mais aussi des phénomènes  migratoires :  participation intense à la Première Guerre mondiale et après 1918, accélération de l'émigration ouvrière kabyle en France. L'image de la France s'en trouve affectée, ainsi que la perception par les Kabyles de leur culture et de leur société. Cet intérêt entraîne le développement d'un berbérisme culturel et littéraire qui se traduit par la multiplication des travaux scientifiques.

 

                Dans ce contexte de colonisation et d'ouverture accrue au monde, l'honneur amorce un processus de privatisation. L'arsenal de dispositions juridiques et administratives inhibent les échanges de violence et en même temps le désenchantement, la sécularisation des représentations, l'autonomie financière procurée par l'expérience migratoire valorisent  la  responsabilité  individuelle  qui commence a. l'emporter sur le principe des solidarités lignagères. De plus en plus, l'idéal de l'honneur transformé par la sécularisation se redéploie vers de nouveaux types de fidélité (partisanes, patriotiques) et alors que la guerre d'indépendance anéantit la vie municipale, on observe le réveil d'une fidélité religieuse, longtemps assoupie et le déplacement du sens de l'honneur vers des horizons plus vastes (nationalisme, justice sociale).