|
N°
6 – Vient de paraître – Association pour le Développement de la
Pensée Française (ADPF) | |
|
HERODOTE,
revue de géographie et de géopolitique, 4° trimestre 2001 n° 103 | |
|
Auteur : |
Alain
Mahé |
|
Titre : |
Histoire
de la Grande Kabylie XIXe XXe siècles |
|
Résumé : |
Alain
Mahé tente, dans une recherche de grande ampleur, d’appréhender la
qualité et l’évolution du lien social des communautés
villageoises pendant les périodes coloniale et post-indépendance |
|
ISBN : |
2-912946-12-3 |
|
Prix : |
41,16
€. 16x24 cm. 656 pages |
|
|
|
|
Ce livre nous permet d’apprécier ce qui dans la Kabylie contemporaine procède d’une Kabylie traditionnelle et ce qui ressort d’une histoire récente, coloniale et post-coloniale. Pour mener ce projet à bien, Alain Mahé a conjugué la démarche de l’anthropologue et celle de l’historien. En tant qu’anthropologue, l’auteur a minutieusement reconstitué une sorte d’épure de l’organisation villageoise dans la situation où elle se trouvait au début de la conquête coloniale, afin de pouvoir ensuite dérouler le fil de l’histoire jusqu’à nos jours et d’apprécier les changements sociaux qui ont affecté les assemblées villageoises. Ce qui lui a permis de nous montrer comment les institutions politiques traditionnelles et la culture politique qui en était solidaire avaient pu se transformer et se féconder au contact de la culture politique moderne acquise par les Kabyles au sein des mouvements syndicaux et politiques auxquels ils ont tant donné, aussi bien dans l’immigration en France qu’en Algérie même dans le cadre du mouvement nationaliste. La question est maintenant de savoir quelle place cette culture politique, les valeurs qu’elle promeut, et les institutions où elles se pratiquent, auront dans l’Algérie de demain.
Alain
Mahé est maître de conférences à l’EHESS. Spécialiste d’anthropologie
juridique et politique du Maghreb, il a consacré de nombreuses
publications à l’anthropologie de la Kabylie. |
Livre
I
I.
Géographie de la Grande Kabylie
1.
Géographie physique
2.
Géographie économique
de la Grande Kabylie
II.
La Grande Kabylie au début du XIXe siècle
1.
Les grandes ensembles
L’organisation
administrative ottomane en Kabyle
Des
tribus et des confédérations tribales
Les
vastes systèmes juridiques
Distribution
et effectifs des populations des tribus et des configurations
2.
Du village (taddart),
du hameau (tufiq) et de leurs assemblées (tajmat)
Approche
morphologique et descriptive
Premières
approches des prérogatives juridico-politiques de l’assemblée du village
Le
système juridico-politique du village kabyle
Essai
d’interprétation
Livre
II
Le
« mythe » kabyle et « la politique kabyle » de la
France
I.
Le fracas des armes (1830 – 1857)
1.
La suspension du
système vindicatoire dans la guerre
2.
L’organisation de la
résistance armée : accomplissement et dépassement de la tajmat
3.
Le début d’une
recomposition du paysage religieux en Kabylie
4.
Les premières atteintes
au sacré magico-religieux
II.
Le régime du sabre : la mise en place de l’administration militaire
(1857 – 1871)
1.
Le code de l’honneur
hors la loi
2.
La tajmat en
sursis
3.
Les prémices d’un
désenchantement à l’égard du magico-religieux
4.
Du maraboutisme au
confrérisme
5.
du prosélytisme
chrétien entre 1863 et 1871
6.
Les politiques d’administration
locale de 1857 à 1871
7.
L’insurrection de 1871
III.
De la mise en œuvre de la colonisation rurale à son échec (1871 – 1900)
1.
La politique foncière
et la colonisation agraire
2.
La politique fiscale en
Kabylie
3.
Les politiques d’administration
locale
Des
communes de plein exercice et des communes mixtes
Un
exemple d’administration locale en commune mixte : le mandat de C.
Sabatier à Fort National (1880 – 1885)
La
place des institutions villageoises traditionnelles dans l’administration
locale de 1880 à 1900
IV.
L’âge d’or du capitalisme colonial et la genèse d’une opinion
publique
et
de forces politiques indigènes (1900 – 1930
1.
Les délégations
financières
2.
La situation de la
colonisation et de la population européenne en Kabylie
3.
La pénétration de la
culture française dans les villages : scolarisation et émigration
L’émigration
ouvrière vers la France
Le
relatif dynamisme économique de la région
La
conscription et la première guerre mondiale
Les
effets économiques et symboliques de la conscription et de l’immigration
ouvrière
La
scolarisation
4.
Les politiques
administratives
Les
réformes municipales en communes de plein exercice
Le
retour des qanun ?
Les
projets de municipalisation des villages kabyles
V.
Les crises économiques et l’avènement
de nouveaux acteurs sociaux et politiques (1930 – 1945)
1.
Situation démographique
et administrative par régions naturelles
2.
L’émigration/immigration
3.
Le mouvement réformiste
musulman ajgérien et les luttes symboliques de 1930 à 1945
Présentation
rapide du mouvement réformiste
La
géographie du réformiste en Kabylie
VI.
Vers l’indépendance nationale (1945 – 1954)
1.
L’émigration/immigration
entre 1945 et 1954
Présentation
du tableau statistique sur la situation de l’émigration en 1950 dans les
communes mixtes de Kabylie
Tableaux
statistiques sur l’émigration/immigration dans les communes mixtes de
Fort National, du Djurdjura et de la Soummam
2.
Les centres municipaux
La
préparation de la réforme municipale
Présentation
des tableaux de répartition des centres municipaux
Les
centres municipaux : des écoles de patriotisme
Du
fonctionnement et des effets des centres municipaux
VII.
La guerre de libération nationale (1954 – 1962)
1.
Les opérations
militaires
La
politique des recasements et les camps de regroupement
Les
combats et les opérations de police
2.
Les politiques d’administration
locale
Les
projets de regroupement des centres municipaux
VII.
La construction de l’Algérie algérienne (1962 – 1980)
1.
L’insurrection FFS en
Kabylie (1963 – 1980)
2.
La crise de légitimité
de l’Etat algérien en Kabylie
IX.
Le mouvement culturel berbère du « printemps berbère » d’avril
1980
aux émeutes d’octobre 1988
1.
Le mouvement culturel
berbère en Kabylie
Les
revendications du mouvement culturel berbère
La
thématique du mouvement
Le
mouvement culturel berbère et la tajmat
2.
Le découpage communal
de 1984
3.
La situation de la tajmat
La
herma du village
X.
Le chaos : du processus de démocratisation du régime à nos jours
1.
Des élections
municipales de juin 1990 à l’interruption des législatives en décembre
1991
Les
élections législatives de décembre 1991
Les
conséquences des développements politiques dans les villages entre janvier
1989 et décembre 1991
2.
Le terrorisme en Kabylie
La
Kabylie base arrière du terrorisme
L’« affaire »
Matoub Lounès
3.
Le mouvement culturel
berbère face aux MVBs
Conclusion
générale
N° 6 – Vient de
paraître – Association pour le Développement de la Pensée Française
(ADPF)
N°
40 du 23 juin de Med Intelligence
ESPRIT
– novembre 2001 - pages 20 à 27
HERODOTE,
revue de géographie et de géopolitique, 4° trimestre 2001 n° 103
ANNALES
DE DEMOGRAPHIE HISTORIQUE N°2001/2
Mouvements n°25, janvier février 2003
Voilà
un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre un peu mieux le rôle
central de la Kabylie dans les événements qui secouent l’Algérie depuis
des décennies. Le ton est équilibré, l’auteur ne cède jamais pour
autant à l’esprit différentialiste au nom d’une spécificité
culturelle qui a alimenté et alimente toujours le « mythe
kabyle ». Les premiers chapitres du livre de l’historien Alain
Mahé, spécialiste de l’anthropologie juridique et politique du Maghreb
et maître de conférence à l’EHESS, éclairent d’abord les ressorts
anthropologiques de la Kabylie en analysant le rôle décisif de la tajmat,
dont les variations sont l’un des fils conducteurs de l’étude.
« La
tajmat ou assemblée de village, ou encore de nos jours, comité de village,
est composé d’un président (amin), secondé par un ukil
(sorte d’adjoint de l’amin) ainsi que par autant de tamen
(représentants des groupes de familles) que le village compte de lignages.
En assemblée plénière, tous les hommes du village y ont leur place et
sont tenus d’assister aux débats sous peine d’amende. »
L’analyse
porte ensuite sur la période coloniale (le mythe kabyle et la politique
kabyle de la France sont traités, mais aussi l’ethnicisation exacerbée
par le pouvoir en place depuis l’indépendance), sur la colonisation
rurale et l’immigration qui en est la contrepartie, puis sur la guerre de
libération nationale et les principaux événements qui ont suivi l’indépendance
(l’insurrection du FFS en Kabylie en 1963, la crise de légitimité de l’Etat
algérien en Kabylie, le printemps berbère, qui a duré d’avril 1980 aux
troubles d’octobre 1988, « l’affaire » Matoub Lounès).
Le
dernier chapitre, qui scrute le « chaos » actuel, entreprend l’analyse
des évolutions, depuis décembre 1991, en particulier celle de la montée
du terrorisme en Kabylie, qualifiée de « base arrière », et
celle du mouvement culturel berbère et des associations culturelles
indissociables de l’esprit du tajmat.
On
ne peut que saluer l’initiative de l’éditeur Bouchène qui confirme là
sa volonté de faire comprendre les violences algériennes grâce à des
livres indispensables. Cet ouvrage, dont l’ambition s’accompagne d’une
grande clarté dans l’exposition, éclaire le rôle actuel de la Kabylie
dans la succession des événements qui ensanglantent l’Algérie. A
travers les revendications culturelles et linguistiques, c’est une
volonté politique qui s’affirme, mais c’est aussi l’état d’esprit
des assemblées des assemblées démocratiques liées au tajmat qui
persiste tout en se métamorphosant.
C’est
pourquoi la longue séquence anthropologique qui inaugure ce livre ne
renvoie pas à des débats de spécialistes (l’auteur discute les thèses
de Pierre Bourdieu ou Jeanne Favret, qui ont avancé des thèses remarquées
sur le fonctionnement politique de la Kabylie), elle met surtout en relation
anthropologie et histoire. En effet, il n’est pas possible de saisir les
ressorts de la violence contemporaine sans analyser la crise des
régulations classiques amis aussi sans montrer que seul l’esprit
démocratique, qui irriguait et irrigue encore les assemblées populaires,
est seul capable de freiner des évolutions dramatiques. Ce n’est donc pas
une approche culturaliste de la Grande Kabylie que ce livre met en scène,
mais le rôle politique particulier de cette région dans un espace
politique algérien marqué par la puissance et l’irresponsabilité de l’Etat.
D.M.
Alain
Mahé : Histoire de la grande Kabylie - XIX et XIXème siècle. Editions
Bouchène, Paris 2001
Ce
livre nous permet d’apprécier ce qui dans la Kabylie contemporaine
procède d’une Kabylie traditionnelle et ce qui ressort d’une histoire
récente, coloniale et post-coloniale. Pour mener ce projet à bien, Alain
Mahé a conjugué la démarche de l’anthropologue et celle de l’historien.
En tant qu’anthropologue, l’auteur a minutieusement reconstitué une
sorte d’épure de l’organisation villageoise dans la situation où elle
se trouvait au début de la conquête coloniale, afin de pouvoir ensuite
dérouler le fil de l’histoire jusqu’à nos jours et d’apprécier les
changements sociaux qui ont affecté les assemblées villageoises. Ce qui
lui a permis de nous montrer comment les institutions politiques
traditionnelles et la culture politique qui en était solidaire avaient pu
se transformer et se féconder au contact de la culture politique moderne
acquise par les Kabyles au sein des mouvements syndicaux et politiques
auxquels ils ont tant donné, aussi bien dans l’immigration en France qu’en
Algérie même dans le cadre du mouvement nationaliste.
La
question est maintenant de savoir quelle place cette culture politique, les
valeurs qu’elle promeut, et les institutions où elles se pratiquent,
auront dans l’Algérie de demain.
Mythe
kabyle? Exception kabyle?
Par
Gilbert Grandguillaume *
* EHESS, auteur d’Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983. Dernier article paru dans Esprit: «Les singularités de l’islam français », janvier 1998.
QUELLE
EST la nature du lien social en Algérie ? La question est posée en
permanence, réactivée par dix années de guerre civile (selon l’expression
de Luis Martinez, la Guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, 1998). Le
ciment de la société, est-ce la lutte pour l’indépendance, l’opposition
à la France en tant qu’ancienne puissance coloniale ? Est-ce l’islam,
en tant que religion et culture de référence, et repère d’identité
autre que le colonisateur ? Est-ce, à un degré plus localisé, la
région d’origine, ou, dans un autre registre, l’appartenance à une
famille élargie autrefois désignée comme tribu ? Le droit algérien
lui-même a défini la nationalité par une double référence au droit du
sol et au droit du sang, au lieu de naissance et à la filiation. Au-delà
du critère juridique, qu’est-ce qui fait qu’une personne a conscience d’être
algérienne ? Ce pourrait être la conscience d’être citoyen d’une
société gérée par un pouvoir reconnu comme légitime. La question se
pose alors d’une façon plus précise, quand le pouvoir se voit contesté
dans sa légitimité, dans son origine (coup d’État), dans son maintien
(élections truquées), dans son exercice (déni des garanties
démocratiques). Dans ce cas, la question est de savoir quelle est la nature
du lien qui empêche cette société de se disloquer, qui la maintient
soudée malgré tout dans la conscience réelle d’une solidarité
nationale. On est dès lors renvoyé aux questions posées
précédemment : lignages ? régions ? clientèles ?
histoire ?
Alain
Mahé, dans un ouvrage remarquable Alain
Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe~XXe siècles. Anthropologie
historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris,
Editions Bouchène, 2001.),
pose cette question de la nature du lien social sur une partie de l’Algérie,
la Kabylie, dont il retrace l’histoire de la conquête de 1830 à nos
jours, suivant l’évolution des institutions. L’originalité du livre
est qu’il combine un travail d’information fondé sur une documentation
quasi exhaustive, et une fréquentation du terrain continue: le résultat en
est une véritable somme sur la Kabylie.
Pour
suivre une société sur une aussi longue période, il retient quatre points
de vue, présentés comme systèmes symboliques. Le premier est « l’éthique
de l’honneur et le système vindicatoire ». Il concerne les groupes
de parenté ou lignages dont l’honneur consiste à pratiquer une vengeance
rigoureuse pour toute atteinte portée à l’un de leurs membres. L’établissement
d’un droit pénal par l’administration coloniale en restreindra l’exercice,
mais la Conscience de l’honneur évoluera sous l’effet d’un
déplacement de ses enjeux vers l’espace privé et vers l’espace
national. Le second critère est «l’esprit municipal et le civisme »,
qui concerne le village (tadart) en tant qu’unité de résidence. Le
village est régi par une assemblée de village (tajmat) qui délibère et
prend ses décisions à l’unanimité. Elle établit des règles (qanun)
pour le village ainsi que des sanctions pour les contrevenants. Le maintien
de la cohésion des unités villageoises se fera à travers des évolutions
diverses, dont la mise sur pied par l’administration coloniale de centres
municipaux consacrant une certaine autonomie des tajmat. Ce système
symbolique est pour l’auteur l’élément le plus fort du lien social. La
troisième donnée est «la dimension musulmane ». L’islam est dès le
début une composante essentielle de la société, la gestion passant des
marabouts à des confréries, dont la plus importante sera la Rahmaniya,
particulièrement active dans la révolte de 1870. L’évolution
ultérieure entraînera une «décléricalisation» des communautés
villageoises et la «sécularisation des représentations », l’islam
étant par la suite réinvesti dans le mouvement nationaliste. Le quatrième
élément est «le système magico-religieux» concernant les pratiques
rituelles et sacrales liées à l’univers quotidien, à l‘activité
agricole et domestique. L’auteur les a à juste titre déconnectées de l’ordre
islamique, bien qu’elles lui soient souvent liées, par le biais des
marabouts. Il le voit régresser sous l’effet de la rationalisation de la
pratique religieuse, de la scolarisation et de l’évolution des conditions
de vie, notamment le reflux de l’activité agricole.
L’
évolution du lien social à travers ces quatre critères n’est pas
uniforme dans l’ensemble de la Kabylie. C’est pourquoi A. Mahé a choisi
de la découper en régions selon des critères topographiques,
démographiques, économiques et historiques. La région la plus
exemplaire pour la mise en valeur du lien social est le Massif central
kabyle, autour de Fort-National (Larba n’at-Iraten) et Michelet (Aïn el
Hammam), où l’auteur remarque une superposition constante des
délimitations tribales, administratives, communales. Ce découpage
régional est complété par une stratification historique: la conquête
coloniale (1830-1857), l’administration militaire jusqu’à l’insurrection
de 1871 (1857-1871), la mise en oeuvre de la colonisation rurale
(1871-1900), l’âge d’or du capitalisme colonial (1900-1930), les crises
économiques et le réformisme (1930-1945), le mouvement national et les
centres municipaux (1945-1954), la guerre de libération nationale
(1954-1962), la construction de l’Algérie algérienne (1962-1980), le
mouvement culturel berbère (1980-1988), la dernière phase du processus de
démocratisation à nos jours (1988-2000). L’ensemble de ces données
ouvre à une connaissance précise et détaillée de la constitution et du
maintien du lien social selon une progression à laquelle il sera utile de
se référer.
La
première conclusion qui s’en dégage, c’est qu’une scolarisation
intense, en français, a été génératrice d’ouverture pour plusieurs
générations, sans conduire à la dépersonnalisation ni à la
francisation: les Kabyles restent attachés à leur langue, à l’islam,
ils s’engagent fortement dans le mouvement nationaliste, la forte
émigration ne rompt pas le lien au pays d’origine, elle semble même le
consolider. Cette scolarisation s’accompagne, dans le Massif kabyle, d’autres
facteurs de croissance: forte démographie, qui pousse à rechercher des
ressources ailleurs que dans la terre: artisanat, colportage, émigration
interne et externe.
La
France et l’entité kabyle
La
Kabylie bénéficie de la part de l’administration coloniale de divers
régimes d’exception. L’un est la scolarisation intensive qui ne tarde
pas à produire des élites, un autre est l’autonomie relative reconnue
aux villages, particulièrement dans l’expérience des centres municipaux,
autonomie qui permet aux villages de conserver intacte l’activité des
assemblées (tajmat). Sans que cela soit toujours explicité, ce régime d’exception
se fonde sur le mythe kabyle de la démocratie berbère. Pour les Français
qui y adhèrent, les Kabyles ne sont pas des Arabes, ils sont peut-être d’anciens
chrétiens, ils sont peu attachés à l’islam, leurs coutumes sont
démocratiques, ils sont aptes à devenir de bons citoyens français. À ce
titre, ils sont l’antithèse des Arabes musulmans, crédités de tous les
défauts, mais qui incarnent l’anti-France, l’antichrétienté, selon
une idéologie héritée des croisades. Ce mythe de l’excellence kabyle et
de la supériorité sur les Arabes sera diffusé par le biais des écoles et
des écrits, il sera assimilé par les Kabyles et même intériorisé par
eux. Avant de revenir sur ce mythe, deux points méritent de retenir l’attention:
l’évolution de l’honneur tribal, et celle des assemblées de village.
La
conception de l’honneur tribal excluait la considération de l’intention
de l’agresseur: elle exigeait la vengeance de tout dommage causé à l’un
de ses membres, fût-il accidentel. La notion d’intention criminelle,
liée à celle de responsabilité individuelle, va pénétrer peu à peu
dans cette idéologie séculaire, et cela sous l’effet de la rationalité
introduite à partir de deux sources: la scolarisation et le droit français
d’une part, mais aussi le réformisme musulman (isldh), le droit musulman
étant individualiste. Ceci montre qu’une vieille culture peut évoluer
sous l’effet du rationalisme, mais aussi que tout rationalisme ne vient
pas de l’Occident. L’avantage du réformisme est qu’il apportait la
rationalité de l’intérieur, de l’islam. Le livre montre bien comment l’islam
est un élément important du lien social. On peut dès lors s’interroger
sur les termes «décléricalisation », « sécularisation des
représentations », désignées par l’auteur comme une des grandes
lignes de l’évolution. On est loin ici de la méprise des colonisateurs
imaginant les Kabyles réalistes, les pieds sur terre, peu fidèles à un
islam dont on pourrait les détacher facilement. La sécularisation vise les
formes que prenait l’islam sur le terrain: marabouts, puis confréries.
Mais il ne faut pas confondre cette évolution avec un laïcisme qui
viendrait tout droit d’Occident, tel qu’on le trouve affiché dans le
programme du RCD ou dans les déclarations des « démocrates » :
celui-ci est ressenti comme quelque chose d’extérieur, d’étranger à
la culture musulmane. Cette sécularisation - qui est indéniable et
que l’auteur a raison de souligner - est plutôt le signe qu’une
tradition se transforme sous l’action du rationalisme. À l’inverse, la
fixation survient dans une culture quand celle-ci se sent menacée de l’extérieur,
par un agresseur qui la dénie radicalement : elle doit alors se
replier sur soi pour résister, et ce repli l’empêche d’évoluer avec
son temps, ce qui fut le cas global de l’islam en Algérie.
Sous
cet aspect, à la différence de l’Algérie dans son ensemble, la Kabylie
ne s’est pas sentie menacée dans son existence, et c’est ici qu’il
faut mentionner l’effet bénéfique du « mythe kabyle », en
tant qu’il a eu valeur de reconnaissance. Alors que l’Algérie n’était
pas reconnue comme telle, mais divisée en départements français et
livrée à la gestion des colons, l’entité kabyle était valorisée.
Cette reconnaissance valut à la Kabylie des avantages certains: la
scolarisation, l’autonomie municipale, une accession plus large à la
citoyenneté française. Alain Mahé en souligne l’impact essentiel, mais
il souligne aussi l’intériorisation de ce mythe par les Kabyles
eux-mêmes, et c’est à ce niveau que se situe le facteur décisif. Le
fait de se sentir reconnue par l’adversaire, d’exister face à lui en
tant qu’unité vivante, a permis à cette région de se poser comme
partenaire, comme agent de son histoire. Déjà, la révolte de 1870,
soulevant une Kabylie réunifiée autour de la confrérie rahmaniya, avait
soudé l’unité, exprimé une résurrection face à l’effondrement de
1857. Elle avait révélé le ressort d’une tradition vivante, qui se
traduisit alors par l’acquittement rapide des indemnités de guerre, et
plus tard par le rachat de la quasi-totalité des terres séquestrées. Vrai
ou faux, le mythe kabyle avait la capacité d’impulser une histoire :
car c’est bien la caractéristique du mythe d’être faux dans son
contenu (il est une invention de l’origine), mais vrai dans son travail.
Il fonde la conscience d’exister, de représenter une valeur face à l’autre,
il permet le dynamisme de la vie et la possibilité de changer sans
éprouver l’angoisse d’avoir perdu quelque chose d’important qu’on
aurait fétichisé. L’intériorisation du mythe kabyle fonde le dynamisme
d’une société qui se sent reconnue comme telle, qui se reconnaît le
droit de vivre, d’assumer son désir, de changer sans éprouver la peur de
se diluer. Peut-on imaginer le dynamisme qu’insufflerait aujourd’hui
à la société algérienne globale la présence d’un tel mythe ?
La
souplesse de l’évolution d’une culture traditionnelle se remarque sur
un autre point : le fonctionnement des assemblées de village (tajmat)
et leur façon d’instituer des règlements (qanun). L’auteur insiste sur
la conscience qu’a cette assemblée d’agir souverainement, une certaine
emphase de l’énonciation accentuant ce caractère. Cette assemblée émet
des règles concernant la vie du village et des individus. Ces règles ne
sont pas codifiées par écrit. L’assemblée peut les modifier, la seule
condition étant l’unanimité des membres de la tajmat. Cette société
restreinte dispose de la légitimité, elle a le pouvoir d’adapter la
loi aux évolutions de la vie. C’est la caractéristique d’une société
vivante, dans laquelle l’oralité joue un rôle capital puisqu’elle
empêche toute fixation abusive, toute prise « du mort sur le
vif ». Cette caractéristique est mise en relief par la bévue de l’administration
française qui entreprit de recueillir les qanun et d’en faire une loi
écrite commune à l’ensemble de la Kabylie: ce fut l’œuvre célèbre
de Hanoteau et Letourneux (la Kabylie et les coutumes kabyles, publié en
1873). Ce recueil devait servir de manuel aux juges français mais, dans
l’esprit de ses promoteurs, il devait afficher pour les Kabyles une loi
écrite différente de celle qui est reconnue par les musulmans, le Coran et
la charia. Ce calcul échoua devant la volonté solide des Kabyles de ne pas
renoncer à leur identité musulmane. Mais l’incompréhension de l’administration
portait aussi sur le rôle joué par l’oralité. Une fixation par écrit
rigidifie une tradition et l’empêche d’évoluer. D’autre part, chaque
tajmat étant souveraine, la promulgation d’une « législation
berbère » à la suite de la compilation de qanun particuliers ne
pouvait satisfaire. Bien plus, cette mesure équivalait à dépouiller la
tajmat de son pouvoir: tel était bien le but recherché, mais les
communautés villageoises surent généralement conserver une tajmat
indépendante, même officieuse. Quant à la promulgation des
« Coutumes kabyles » de Hanoteau-Letourneux, elle fut l’objet
d’une profonde ambivalence. Les Kabyles de l’époque ont pu voir avec
satisfaction la reconnaissance de leurs coutumes, une sorte de mise en acte
d’un « mythe kabyle » aux effets toniques. Par ailleurs, ils
en percevaient les effets négatifs : pétrification des coutumes par l’écrit,
centralisation et perte d’autonomie des tajmat. En fait, Alain Mahé
souligne que peu de Kabyles eurent recours aux tribunaux administratifs, et
qu’ils continuèrent à reconnaître le caractère souverain de leur
tajmat en lui déférant leurs litiges. Ce qu’ils firent longtemps et
continuent à faire aujourd’hui, au témoignage de l’auteur qui constate
ce rôle actif, malgré le filet administratif tendu par l’État colonial,
puis par l’État indépendant. Ainsi, durant l’été 2000, dans le
contexte des insurrections de Kabylie, lorsque des « assemblées de
tribus » (arûch) sont apparues, les politiques ont dénoncé une
manipulation, ces structures locales étant supposées disparues depuis
longtemps. Or, l’enquête de A. Mahé montre que des assemblées de
village ont toujours pu être activées dans des circonstances importantes.
Comment
le mythe travaille la société
Quel
est le contenu de ce mythe kabyle ? L’important pour un mythe n’est
pas qu’il soit vrai historiquement, mais qu’il désigne une origine et
fonde ainsi une société. Un mythe fonctionne avec une histoire, une langue
et des pratiques qui assurent la transmission de la mémoire collective.
L’histoire,
ce sont les grands ancêtres: Jugurtha, Massinissa, opposés aux Romains et
reconnus par eux. Puis c’est la Kahena et la résistance aux envahisseurs
arabes, suivie de l’association avec eux pour la conquête de l’Andalousie.
C’est l’adhésion à l’islam. C’est la résistance à la France.
Dans tous les cas, la défaite des armes n’est pas vécue comme une
négation de soi, elle suscite la reconnaissance de soi par l’autre. Cette
conscience de soi est aussi activée par la langue berbère, qui plonge ses
racines dans l’histoire, avant l’Islam, qui a traversé les siècles et
est restée vivante. Son caractère oral la dessert, tout en la protégeant
de la rigidité liée à l’écrit. Autre élément de ce mythe: la
démocratie, la liberté. Comme pour la laïcité, leur compréhension est
faussée lorsqu’on substitue au produit d’une évolution interne le
contenu d’une notion importée: la démocratie berbère n’est pas celle
des Lumières ni celle des droits de l’homme, elle est l’aboutissement,
aujourd’hui, dans les villages, de cette longue tradition de
délibération qui fait émerger un consensus, de cette conscience d’un
«espace sacral» du village, de sa herma, où l’honneur de tous est
collectivement engagé. Mais le mythe aime à se parer de trophées
prestigieux, et les Kabyles d’aujourd’hui préfèrent se présenter
comme « les premiers démocrates du monde » et se référer à l’idéologie
universelle des droits de l’homme. On ne peut le leur reprocher, quitte
à. constater que le mythe travaille leur société par la voie de1e la
tradition. L’honneur est une autre composante de ce mythe. L’honneur est
affirmation de soi et refus d’être méprisé. C’est une affirmation d’existence.
A. Mahé le décrit comme attaché au lignage, mais en montre l’extension
à d’autres domaines: le village, la Kabylie, l’Algérie.
Ce
mythe kabyle a été mis à l’épreuve entre 1963 et 1980. 1963 : c’est
l’insurrection kabyle dirigée par Aït-Ahmed; 1980, c’est le printemps
berbère. Si la Kabylie avait été reconnue par la France, elle ne l’a
pas été par l’Algérie. La répression de 1963 fut un choc. Il fut
aggravé par la politique d’arabisation, dont l’un des volets était la
lutte contre les langues algériennes, spécialement berbères. Ce fut une
phase difficile, où les Kabyles faillirent perdre foi en eux-mêmes, avoir
honte de leur langue, d’autant qu’ils étaient accusés de trahir l’Algérie,
l’islam, la langue arabe, alors qu’ils y adhéraient fortement. Mais ces
attaques d’un pouvoir central bientôt discrédité dans sa légitimité
provoquèrent une renaissance de la conscience identitaire qui se poursuit
aujourd’hui.
Quelle
est la place de l’islam en Kabylie ? Le mythe l’a intégré dans
ses composantes, mais sous une forme spécifique. Quand la tajmat édicte
ses codes, la loi de l’islam est présente, incarnée par certaines
institutions: marabouts, cheikhs réformistes. Une tradition est vivante
dans la mesure où elle dispose d’une loi de référence et de
commentateurs autorisés à l’adapter aux circonstances du moment. L’islam
est une part indissociable de l’identité portée par le mythe, mais il
est intégré dans une tradition vivante, qui peut aller jusqu’à une
apparente « sécularisation ». Mais dire à un Kabyle ainsi
sécularisé qu’il n’est pas musulman soulèvera son indignation. N’est-ce
pas cette faculté d’adaptation qui manque à l’islam dans d’autres
régions d’Algérie et du monde, et qui le contraint à se raidir dans des
positions figées, voire intégristes ? À l’opposé, Alain Mahé
montre que, dans les régions où les institutions traditionnelles sont
vivantes, l’islamisme politique (le Fis) n’a eu aucune prise.
En
ce qui concerne le « magico-religieux », l’auteur annonce sa
disparition. C’est sans doute, comme dans le cas du mythe, se méprendre
sur sa véritable nature. Certes, les rites agraires ont pu être
abandonnés faute de paysans. Mais que dire de ce système symbolique total,
qui donnait sens à tous les gestes de la vie ? Certaines pratiques ont
disparu (et encore...), mais il est probable que, dans le langage et dans l’inconscient,
le magico-religieux continue d’articuler les visions du monde, en dépit
de son enfouissement sous les pressions rationalistes.
« En
tant que tel, le mythe n’a pas réellement de promoteur et son extension
découragerait toute tentative d’en faire une généalogie... »
(Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XJXe~XXe siècles, p150).
Cette citation exprime bien la caractéristique du mythe, qui est de n’avoir
pas d’auteur, mais de fonder l’origine. À une vue sociologique du mythe
l’assimilant à un récit fantaisiste, il importe de substituer le mythe
tel que pensé par Freud et à sa suite par de nombreux auteurs. Le mythe
travaille dans les sociétés comme le rêve dans l’individu. Comme lui,
il dispose des éléments du passé, il les transmet mais en même temps, il
les aménage en fonction du présent. Quand survient un traumatisme, le
mythe, comme le rêve, ne cesse de le représenter, jusqu’à ce que son
inscription dans l’histoire soit possible, que son contenu puisse être
nommé, devenir mémoire.
Ce
qui, par-delà les structures bien analysées par l’auteur, constitue le
lien social en Kabylie, c’est le mythe kabyle, qui fonctionne comme un
véritable mythe: il désigne une origine et un corpus de valeurs, il
imprègne l’inconscient et le conscient, il circule dans la mémoire et
dans la langue. Il fonde le dynamisme vital d’une société. La chance de
la Kabylie, c’est que son mythe, risquant de succomber aux coups de
boutoir de la conquête coloniale, lui ait été rapporté par l’adversaire.
La croyance de l’autre en sa valeur a restitué à cette société la foi
en elle-même - ce que l’auteur nomme l’« intériorisation du
mythe kabyle » - et a créé un sursaut qui s’est traduit dans
ses institutions. Il n’en a pas été de même pour l’Algérie dans son
ensemble, accablée dans le mépris colonial. L’Algérie d’aujourd’hui
manque cruellement d’un tel mythe qui fonderait identité et
légitimité. Pour la solidité du lien social, l’important n’est pas
que la Kabylie renonce à son mythe, c’est maintenant que l’Algérie en
trouve un.
Gilbert
Grandguillaume
Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècle. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Editions Bouchène, Paris, 2001, 650 pages.
Un
aussi gros volume, tout récemment publié, sur un sujet qui attire l’attention
d’autant plus qu’il est parfois au cœur de l’actualité, ne peut
passer inaperçu. On ne peut que saluer le courage de l’éditeur qui a eu
l’audace de le publier. Une histoire de la Kabylie : enfin !
Depuis « Le Djurdjura à travers l’histoire » (Bringau, Alger,
1925) de Si Saïd Boulifa, c’est-à-dire depuis trois quarts de siècle,
les amateurs étaient restés sur leur faim : aucune synthèse
spécifique de l’histoire de la Kabylie n’avait été publiée. Seuls
pourvoyaient à l’appétit d’histoire de la Kabylie des parties d’ouvrages
consacrés à l’ensemble de l’Algérie, certes consistants et solides
(comme la « bible » d’Ageron, « Les Algériens musulmans
et la France », PUF, Paris, 1968; et « Histoire de l’Algérie
contemporaine », PUF, Paris, 1977 et 1979), ou des chroniques locales
(telles des publictions du Fichier de documentation berbère).
Et
ce volume est copieux, un « pavé » ! Pas moins de 650
pages en petits caractères, réparties en deux «livres» et pas moins de
dix chapitres.
Le
propos en est alléchant tel qu’il est présenté dans l’introduction: s’intéresser
aux « institutions politiques locales » qui auraient pu être à
même de « constituer des points d’ancrage à la construction du
système démocratique... », à savoir « l’assemblée (jemaâ) »
(p. 7). Aujourd’hui que l’on voit foisonner les « comités de
villages » et autres « coordinations », notre appétit
devient gourmandise. L’auteur montre bien, en effet, à travers son
analyse du Mouvement culturel berbère (chapitre 9), comment les jeunes
générations ont été amenées à relayer les anciennes et à prendre les
rênes de ces assemblées villageoises, il décrit la soif d’organisation,
l’appétit culturel et politique de la jeunesse actuelle qui a conduit aux
présentes révoltes.., que l’auteur a ignorées puisque son livre a été
publié en février, juste avant qu’elles ne commencent. Ce sont pourtant
là les meilleurs pages, lorsque Alain Mahé prend place parmi les jeunes
Kabyles pour nous faire partager et comprendre leurs aspirations, leurs
actions, leur volonté politique.
L’ensemble
du volume est donc une somme qui retrace les différentes étapes de l’histoire
de la Grande Kabylie dès le début du siècle qui devait être celui de la
conquête française (XIXe). L’auteur s’y efforce à une précision d’historien,
tout à son honneur, mais avec un souci d’objectivité distanciée qui ne
réussit pas à faire pénétrer le lecteur dans la vie kabyle, ce que l’on
attendrait d’un « anthropologue », puisqu’il se veut aussi
tel. Le sous-titre du livre, pourtant, aurait dû donner l’alerte:
« Anthropologie historique du lien social dans les communautés
villageoises. » Ce souci d’objectivation de l’auteur est tel qu’il
le conduit à privilégier ce qu’il désigne comme une « épure à
quatre niveaux », qui formerait le « système social
villageois ». où il distingue en premier lieu un « système
vindicatoire » dans lequel s’affrontent les groupes lignagers (à
savoir l’honneur fondé sur la parenté), puis l’« esprit
municipal » des assemblées villageoises — ce qui constitue, de
beaucoup et dans une heureuse formulation, le « niveau » le plus
intéressant — enfin, les deux « niveaux » restants sont
désignés respectivement comme l’« identité musulmane » et
le « magico-religieux », qu’il n’était peut-être pas utile
de différencier aussi nettement, car il est discutable que cela rende
compte de la réalité comme des représentations kabyles. Que ces
différents aspects de la réalité de la vie villageoise puissent être
ainsi distingués n’est guère contestable, mais pourquoi ne pas y voir
plus simplement un système de valeurs de différents ordres: l’honneur de
chaque lignage, les valeurs et pratiques sacrées, en sus de cet «esprit
municipal» bien nommé, qui constitue l’instance politique?
Cet
essai de systématisation prive, hélas! le livre d’une dimension humaine
qu’on s’attendrait à rencontrer de la part d’un anthropologue. L’exposé
offre souvent la froideur d’un administrateur (A. M. a sans doute été
influencé par les archives coloniales) qui s’efforce de rendre compte d’une
observation demeurée à distance prudente. On n’assiste pas à une seule
réunion de cette assemblée de village dont il est si souvent question. De
sorte qu’on ne comprend pas quelles représentations les Kabyles
eux-mêmes ont de leurs institutions, et l’on ne peut pressentir ce qu’ils
vont en faire, par exemple dans l’actualité présente. Tout se passe
comme Si l’auteur s’était trouvé si empêtré dans son désir de
construction d’un modèle qu’il en avait oublié de prendre en compte
les Kabyles eux-mêmes. A la fin de l’ouvrage (p. 493), il est enfin
question des « cinq villages où nous avons enquêté » !
On aurait aimé savoir quels étaient ces villages en question, connaître
les sources de cette enquête, ce qui aurait permis de juger au moins de
leur représentativité.
De
même, il est regrettable que des enquêtes n’aient pas été conduites
par exemple sur la terminologie kabyle désignant les instances décrites,
ce qui a conduit à bien des erreurs (confusion entre
« assemblée » et « lieu de sa réunion »,
désignation des quartiers, hameaux et groupements de villages). Ce paraît
être erreurs de néophyte, auxquelles il aurait pu remédier... Car il y a
bien des maladresses, et des procès injustement faits, à Mouloud Mammeri
par exemple, à propos de son usage du terme de tamusni’, la
« science », le « savoir », qu A. M. critique pour
son « peu de sérieux », et croit corriger, alors même qu’il
commet une grossière erreur, en ajoutant à la « racine » sn la
désinence de la première personne (sngh), ce qui reviendrait, en
français, à dire, pour l’infinitif savoir, « je sais » (p.
118)!
Dommage
qu’une telle accumulation de travail et d’élaboration n’ait pu être
présentée dans une forme plus élaguée afin de pouvoir être utile à de
plus nombreux lecteurs, que son excès de complication risque de dissuader.
Quoi qu’il en soit, ce livre restera incontournable pour de nombreux
lecteurs assoiffés d’histoire kabyle. Il faut saluer l’effort courageux
d’un éditeur algérien replié à Paris, qui a su prendre le risque et
assumé la publication d’un si gros ouvrage.
Camille
Lacoste-Dujardin
Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie XIX'-XX'
siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés
villageoises, Paris, éditions Bouchène, 2001, 630p.
L'actualité a récemment rappelé que dans une Algérie plongée
dans le marasme poli-tique depuis les élections avortées de 1991, une
question kabyle se posait de manière aiguë. Le travail d'Alain Mahé sur
la Grande Kabylie au cours de
ces deux derniers siècles donne
des clés pour comprendre la situation de la Kabylie dans l'Algérie de 2001. Son but est également
plus précis et plus large. Plus précis
parce qu'il focalise son étude sur l'évolution des institutions qui
structurent la société
kabyle. Plus large parce qu'en s'interrogeant sur le lien social élaboré
par cette organisation, il s'intéresse à ces « traditions politiques non
étatiques », dont le rôle a souvent été négativement perçu ou éludé
après la formation des États post-coloniaux. Il montre donc comment,
d'abord dans le cadre de l'État colonial français, puis dans celui de
l'État algérien, les assemblées villageoises de Grande Kabylie se sont
transformées et adaptées, conservant une vigueur qui est à prendre en
compte pour percevoir les rapports existant entre le pouvoir algérien et la
minorité kabyle.
Alain Mahé retrace d'abord le cadre général de l'organisation
sociale en Kabylie, qui tourne autour de l'assemblée villageoise, la tajmat:
c'est à l'échelon du village en effet que l'on trouve les seules
organisations politiques et juridiques stables. Disposant d'un patrimoine
mobilier et immobilier, la tajmat se charge d'un certain nombre de tâches :
calcul et recouvrement de l'impôt, organisation des travaux collectifs,
prise en charge de l'enseignement et du culte. Garante de l'or matérielle
du village. L'honneur en effet, collectif ou individuel, est essentiel dans
une société dont le système mythico-rituel repose sur l'idée de
face-à-face et de confrontation.
C'est dans ce monde complexe centré autour des communautés que
l'administration française va tenter d'imposer ses cadres, adaptés à la
Kabylie de manière très différente que dans le reste de l'Algérie en
raison de l'image relativement favorable née d'un « mythe kabyle »
reposant sur l'opposition supposée entre Arabes et Berbères. Ce mythe
sous-tend la perception des deux cultures. D'un côté, la tyrannie ou
l'oligarchie, le fanatisme, la paresse ; de l'autre la promotion de la
démocratie (voire de l'anarchie), la tiédeur religieuse, le goût du
travail, etc. Renforcé par une ethnographie en plein essor, ce mythe
entraîne l'élaboration de politiques kabyles dont le prosélytisme
chrétien n'est qu'un exemple, significatif pourtant puisqu'il tend à
minorer un pilier fondamental de la société kabyle : l'islam.
Tout au long de la période coloniale (1857-1962) Alain Mahé cherche
donc à mesurer l'influence de la présence française dans l'évolution de
la nature et la qualité du lien social à travers quatre grands indicateurs
: l'éthique de l'honneur et du système vindicatoire, l'esprit municipal de
la tajmat, L'Islam, le sacré magico-religieux.
L'administration militaire reconduit d'abord, pour mieux les
contrôler, les assemblées villageoises tout en lui substituant souvent la
justice militaire. La tajmat continue cependant de fonctionner de manière
clandestine. L'intrusion coloniale transforme pourtant les structures comme
le prouve l'objectivation par
écrit des qanwis dont les transcriptions se multiplient. D'une manière
générale, la pax gallica introduit dès le milieu du XIX* siècle des
changements considérables : les règlements du système vindicatoire sont
largement entravés par l'imposition de la justioce pénale française et on
assiste aux prémisses d’un désenchantement à l’égard du
magico-religieux, qui n’a pas su présever des calamités comme la
conquête. La perte de pouvoir des marabouts se traduit par une
recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania,
actrice essentielle de l'insurrection de 1871. par une recomposition des
forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de
l'insurrection de 1871.
Une des grandes conséquences de cette révolte est le remplacement
de l'administration militaire par une administration civile dont l'objectif
primordial après la colonisation est l'assimilation. Le premier objectif
passe par la dépossession foncière systématique des indigènes au profit
des Européens. Très rapidement pourtant, la colonisation rurale en Kabylie
est un échec qui se traduit par le rachat massif de terres par les Kabyles.
Deuxième volet de la politique française en Kabylie : la communalisation.
La présence d'Européens, même en nombre infime, permet l'érection de
communes de plein exercice (CPE) bénéficiant des mêmes prérogatives
que les
communes françaises.
Ailleurs, un administrateur assume la gestion d'une commune mixte (CM).
Compte tenu du faible nombre d'Européens, ces dernières couvrent les
trois-quarts de la Kabylie. Enfin, la scolarisation entreprise par la France
est particulièrement forte en Kabylie, le mythe de la meilleure
assimilabilité du Kabyle par
rapport à l'Arabe jouant a. plein. Elle permet la rapide formation d'une
élite francophone.
Le tournant du siècle marque une nouvelle étape avec la création
des délégations financières, qui permettent l'expression de nombreuses
revendications de la part des Kabyles, davantage souvent que dans les
institutions communales coloniales. Celles-ci sont cependant transformées
dans le sens d'une meilleure représentativité indigène après 1945 avec
la création de centres municipaux qualifiée par Alain Mahé
« d'avatar d'une politique kabyle qui ne dit pas son
nom ». En effet, l'écrasante majorité de ces centres est située
en Kabylie. La raison en est que pour accéder à cette qualité, la vigueur
de la tajmat est prise en compte ainsi que la francisation,
particulièrement forte
et ancienne dans la région.
L'ordre colonial affecte diversement les institutions et la vie des
communautés villageoises et Alain Mahé prend soin de préciser ces écarts
en fonction des différentes régions de Kabylie. De manière générale
cependant, la décléricalisation des villages se poursuit, ainsi que le
désenchantement explicable par la crise de l'agriculture traditionnelle, et
par l'extension de l'économie capitaliste et du salariat. La société
kabyle s'ouvre aussi largement à la culture française non seulement du
fait de la scolarisation mais aussi des phénomènes migratoires : participation
intense à la Première Guerre mondiale et après 1918, accélération de
l'émigration ouvrière kabyle en France. L'image de la France s'en trouve
affectée, ainsi que la perception par les Kabyles de leur culture et de
leur société. Cet intérêt entraîne le développement d'un berbérisme
culturel et littéraire qui se traduit par la multiplication des travaux
scientifiques.
Dans ce contexte de colonisation et d'ouverture accrue au monde,
l'honneur amorce un processus de privatisation. L'arsenal de dispositions
juridiques et administratives inhibent les échanges de violence et en même
temps le désenchantement, la sécularisation des représentations,
l'autonomie financière procurée par l'expérience migratoire valorisent
la responsabilité individuelle
qui commence a. l'emporter sur le principe des solidarités
lignagères. De plus en plus, l'idéal de l'honneur transformé par la
sécularisation se redéploie vers de nouveaux types de fidélité
(partisanes, patriotiques) et alors que la guerre d'indépendance anéantit
la vie municipale, on observe le réveil d'une fidélité religieuse,
longtemps assoupie et le déplacement du sens de l'honneur vers des horizons
plus vastes (nationalisme, justice sociale).