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 L'ouvrage à travers la presse

             

Un séminaire à Tanger , les 8-11 octobre 2003

L'anthropologie du Maroc aujourd'hui, entre Gellner et Geertz

   

Le Centre Jacques Berque organise, en collaboration avec le Centre d'Histoire Sociale de l'Islam Méditerranéen (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris) et en partenariat avec l’Institut Français de Tanger, un Séminaire de recherche «L'anthropologie du Maroc aujourd'hui, entre Gellner et Geertz».


Le séminaire sur "l’anthropologie du Maroc aujourd'hui, entre Gellner et Geertz" s'inscrit sous le signe du projet du Centre Jacques Berque "Lire et comprendre le Maghreb". Après les rencontres d'anthropologie de Marrakech (mai 2003), on s'attachera cette fois, rétrospectivement et à partir des recherches contemporaines, à interroger quelques paradigmes "gellneriens" ou "geertziens" qui ont fortement marqué la recherche sur les sociétés du Maghreb. Nos deux auteurs ont été interpellés à propos de grandes question identitaires soulevées au Maghreb (ou à propos du Maghreb) sur primitivisme/modernité, communautés à la base/État, ruralité/citadinité, spécificités/modernités. Dans la mesure où ils ont aidé à réfléchir sur ces questions un peu trop vastes, un peu trop floues, avec une certaine méthode, des enquêtes et des propositions théoriques fortes, il n'est pas inutile, comme un heureux effort éditorial nous le permet aujourd'hui, de revenir à leurs textes.

Sans avoir été ni l’un ni l’autre des spécialistes du Maghreb, Geertz et Gellner sont, depuis Berque, les auteurs qui ont le plus profondément marqué l’anthropologie marocaine et, plus globalement celle du Maghreb. D’eux on peut dire qu’ils y ont véritablement fait école. Geertz, d’emblée, car il investit le Maroc avec une petite troupe de chercheurs dans le cadre notamment d’un projet de recherches collectives qu’il coordonne. Et cela bien avant que les canons de son approche “interprétative” attentive au sens et à ses réseaux, de la “description dense”, et finalement un certain style ethnographique, n’exercent une influence plus diffuse et étendue - dont le bilan d’ailleurs reste à faire. Gellner, par la grâce d’une forte thèse inédite sur la nature du système socio-politique marocain en forme de modèle – des morphologies tribales en marge de l’État décrites comme une “anarchie segmentaire” tempérée par des saints médiateurs – dont l’impact a été immédiat, longuement, âprement discuté, et probablement bien plus profond et durable qu’il n’y paraît – ce qui mériterait aussi d’être vérifié. Leurs enquêtes sur le terrain au Maroc se suivent de près dans le temps : Gellner dans la deuxième moitié des années cinquante, Geertz dans les années soixante ; et leurs principales publications à thématique spécifiquement maghrébine encadrent la décennie suivante : Islam observed (1968) et Meaning and order in Moroccan society (1979) pour Geertz ; Saints of the Atlas (1969) et Muslim society (1981) pour Gellner. Mais les réceptions de leurs travaux respectifs présentent des écarts chronologiques importants selon les pays.
Les lectures de la société marocaine que ces travaux proposent, lectures dont la portée dépasse de loin leur dimension monographique, vont finir dans les deux cas par toucher non seulement les ethnologues, mais aussi les sociologues et les historiens travaillant sur le Maghreb. Le panorama des sciences sociales au Maroc, au Maghreb, et finalement, dans l’ensemble du monde arabe - thématiques et problématiques des recherches, rapport à la discipline générale - en a été profondément changé. Le statut éminent des deux auteurs sur la scène académique internationale y est d'ailleurs aussi pour beaucoup. Des débats contemporains majeurs de la discipline ont été ainsi répercutés sur la scène marocaine, tandis que les enjeux de celle-ci ont pris valeur emblématique. Le dossier ethnographique maghrébin et arabe de la segmentarité, par exemple, est aujourd'hui le dossier qui compte dans ce débat toujours ouvert.

Plus significatif encore, il se trouve que nos deux auteurs incarnent aussi deux positions diamétralement opposées dans le champ de l'anthropologie et des sciences sociales contemporaines.
Fidèle héritier de la grande tradition britannique, Gellner défend, avec une fécondité scientifique et un mordant polémique remarquables, la spécificité d’une anthropologie sociale et non culturelle. Contre toutes les subtilités épistémologiques dérivées du linguistic turn et tout à fait réfractaire aux versions interprétatives, herméneutiques et post-modernes de l’anthropologie culturelle, il ne démord pas de sa conviction que la réalité sociale est accessible à l’investigation et à la connaissance scientifique, que comprendre une société n’est pas la même chose que comprendre les concepts de cette société et que celle-ci ne se réduit ni à la culture, ni à une construction mentale, ni à des codes et autres jeux de significations et de symboles. Comme toute science, l'anthropologie a besoin de modèles et un modèle, même imparfait, “vaut mieux que pas de modèle du tout, parce qu’il met en lumières des données contraires et fait surgir des questions”.

Aux antipodes d'une telle posture qu'il juge dépassée, Geertz tient toute prétention objectiviste et explicative de l'anthropologie pour illusoire et récuse par principe le recours à des modèles. Il considère que toute culture contient sa propre interprétation dont l’ethnographie n’est au mieux qu’une exégèse et met l’accent sur la saisie interne du sens, au plus près du “point de vue indigène” et du “savoir local”. Selon le paradigme sociologique individualiste sous-tendu par l’approche interprétative, tout acteur social négocie activement ses relations de façon opportuniste et il n’est point le jouet de ces structures et de ces déterminismes sociaux postulés par les divers paradigmes objectivistes de l'anthropologie. Là où le modèle gellnerien parle de lignages et de tribus qui fusionnent et se fissionnent, Geertz et les siens ne voient que des registres culturels de représentation et d'action parmi d'autres, considèrent que les réseaux d'interrelations personnelles, de patronage/clientèle notamment sont une réalité bien plus prégnante et, qu'à tout prendre, le “modèle du souk” aurait une plus grande valeur expressive.

Il est encore un point important dont on doit tenir compte pour faire un bilan de l'influence exercée à terme par chacune de ces deux contributions porteuses de suggestions a priori aussi antithétiques. Pour important qu'ait été l'écho qu'elles ont rencontré dans le champ des sciences sociales marocaines et maghrébines, on peut se demander en effet dans quelle mesure celui-ci ne s'accompagne malgré tout, de la part des chercheurs non-anglophones, d'une connaissance assez superficielle, parce que souvent seulement indirecte et à coup sûr très partielle des travaux des deux auteurs, avec tout ce que cela implique de schématismes, approximations, malentendus.

Ainsi, ce n'est pas en réalité Saints of the Atlas qui a été abondamment et longuement discuté comme on pourrait le croire mais, tout au plus, ses deux premiers chapitres où le modèle théorique est présenté, quand ce n'est pas une sorte de vulgate segmentaire passablement caricaturale. Il en va de même de Muslim society et d'autres textes où Gellner a, au cours des ans, repris, explicité, développé, rectifié ses positions. Quant à Geertz, il semble bien que son audience doive beaucoup à la traduction d'Observer l'islam car en revanche on ne repère guère d’influence de son étude exemplaire sur le souk de Sefrou.

La publication conjointe, par les Éditions Bouchène, des traductions de deux de ces textes fondamentaux nous invite à prendre la mesure de ces oeuvres, en leur temps mais surtout, rétrospectivement, à la lumière des débats et travaux qui se mènent aujourd’hui sur le Maroc. Notre rencontre devra s'attacher :
- en amont, à établir un bilan de ce qu'ont réellement été les influences des auteurs, de ce qui en a effectivement été retenu alors comme de ce qui, au contraire, est passé inaperçu et qui mériterait d'être repris aujourd'hui.
- en aval, à prolonger une analyse de la pertinence qu'ils conservent pour quelques chantiers de recherches en cours: Les débats sur le pouvoir local en rapport avec les politiques publiques lancées dans le Maghreb rural paraissent devoir particulièrement retenir notre attention - à propos par exemple des travaux conduits jadis dans le cadre de l’Institut agronomique Hassan II (Rabat) et plus récemment, de l’Institut royal de recherches Amazigh sur l’articulation entre les modes d’organisation “communautaires” (type djemaa) et les appareils administratifs à différentes échelles : locale, régionale et nationale. Plus largement, les interrogations soulevées sous le terme de “bonne gouvernance”, entre spécificités nationales et démocratie, nous paraissent pouvoir être remises en perspective, à la lumière de questions anthropologiques aujourd’hui banalisées sur la construction des identités collectives, ou les dynamiques de l’Islam populaire, etc.


Groupe de préparation scientifique :
Gianni ALBERGONI, Nadir BOUMAZA, Alain MAHE, François POUILLON


Contact: Nadir BOUMAZA, directeur du Centre Jacques BERQUE,
Ecrire à : secretariat@cjb.ma avec copie à cjbdir@cjb.ma
Fax 0021237769685 tel 0021237769691 et 92


Propositions de communication : avant le 31 juillet 2003. Les doctorants devront présenter l’appui de leur demande de participation une lettre de recommandation d’un enseignant-cheurcheur.

     
           
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