Bouchene

 Revue de presse

               
   

La maison d’édition et l’éditeur à travers la presse

Les comptes-rendus d'ouvrages parus dans la presse sont présentés dans les pages spécialisées
     


 Le Monde du 23 juillet 1999 - Abderrahmane Bouchène, l'archéologue-éditeur
 • Actualités et culture berbères / été 1999
 • ESPRIT - de mai 1999
 • Pèlerin Magazine du 6 mars 1999 : Abderrahmane Bouchène, le combat d’un éditeur algérien
 • Le Monde du 5 mars 1999 : Déchirements algériens

 • Libération du 5 mars 1999 : L’aide-mémoire algérien
 • Le Journal de Saint –Denis / 19-25 mai 1999

 • Aujourd’hui l’Afrique Revue de l’Association Française et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique


 

23 Juillet 1999 / Page 32 : Abderrahmane Bouchène, l'archéologue-éditeur

 
   

De Kateb Yacine à Jacques Berque ; des faubourgs de Kouba, où il créa sa maison d'édition, aux portes de Paris ; des heures de gloire à l'exil : se dessine le parcours de l'un des éditeurs les plus connus de l'Algérie post-FLN, mue par la volonté obstinée de rétablir le lien entre les Algériens et leur passé

PAR la fenêtre, on aperçoit une bretelle d'autoroute et, plus loin, minuscule, presque méconnaissable, la silhouette de la tour Eiffel. Vu d'ici, du fin fond de Saint-Denis, Paris est un mirage. Et Alger, un rêve suspendu - même, ou plutôt surtout, quand le bistrot du coin s'appelle "Au cousin". La cité du Franc-Moisin (son église, ses pitbulls, ses loulous en jogging, ses rodéos télévisés) commence au bout de la rue. A des années-lumière du cocon livresque, besogneux, érudit, qu'Abderrahmane Bouchène, éditeur parmi les plus connus de l'Algérie post-FLN, s'est construit, faute de mieux, au quatrième étage d'un exil anonyme de la rue Danielle-Casanova.
Sur l'écran de l'ordinateur, défile un texte de l'orientaliste Jacques Berque - un extrait d' Opera Minora, ouvrage en quatre tomes, dont la publication commencera en septembre 2000. Dans la pièce voisine, parmi les livres empilés en vrac, se trouve le long poème d'Ismaël Aït Djafer, Complainte des mendiants arabes de la casbah et de la petite Yasmina tuée par son père. Le poème date d'octobre 1951. Le livre de 1987. Avec, sous la couverture jaune, un portrait de l'auteur par le grand peintre Issiakhem et une préface de Kateb Yacine. "C'est le premier livre que nous avons publié - et c'est le seul exemplaire qui me reste", explique Abderrahmane Bouchène. Dans sa préface, l'auteur de Nedjma évoque les "martyrs de l'art" et le "grand silence orageux "qui pèse sur son pays," un pays qui se cherche depuis des millénaires, perdu dans son histoire ". De Kateb Yacine à Jacques Berque, des faubourgs de Kouba aux portes de Paris, l'éditeur algérois a- t-il fait autre chose, durant ces douze dernières années, que de chercher à crever ce silence et à calmer cette inextinguible soif d'histoire, sans quoi l'identité - des gens, des peuples - ne peut pas se nouer ?

Né en 1941, à Alger, Abderrahmane Bouchène était trop jeune pour avoir connu la "boutique à tout faire" de l'éditeur- libraire Edmond Charlot, "découvreur" d'Albert Camus, de Federico Garcia Lorca et de Gertrude Stein ( Le Monde du 28 février 1997). Trop jeune et trop "arabe" aussi, peut-être, pour se sentir autorisé à entrer dans la librairie de la si française rue Charasse? "La coupure entre les deux communautés était telle...", lâche, presque timidement, l'exilé de Saint-Denis. Lui-même a grandi loin du centre d'Alger, dans le quartier populaire du Ruisseau, où cohabitaient familles pieds-noirs et algériennes. Il aura donc fallu attendre le dernier automne de ce siècle pour que les deux hommes se rencontrent, par l'entremise inattendue du Maroc : Edmond Charlot et Abderrahmane Bouchène sont tous deux invités au Salon du livre de Tanger, en octobre. " Charlot et Bouchène, ce sont deux univers ", analyse Daniel Timsit, qui a longtemps, durant sa jeunesse algéroise, admiré le premier, et vient de publier, chez le second, ses Mémoires à peine romancés des années 50 et 60 ( Algérie, récit anachronique, paru en octobre 1998, et Suite baroque, en juin). "Bouchène veut donner aux Algériens des instruments qui leur permettent, enfin, de maîtriser leur passé. Il veut ressusciter l'espoir, souligne l'ancien détenu de Maison-Carrée . Charlot, c'est autre chose. A la limite, les Algériens, il s'en foutait : la littérature primait sur tout, lance-t-il, avec sa façon de parler à l'emporte-pièce . Les livres que Charlot éditait, ajoute Daniel Timsit, s'adressaient à un public, disons éclairé, qui, à l'époque, était français."

Bien que son père, natif de Kabylie, ait été arrêté et torturé pendant la guerre d'indépendance (1954-1962), Abderrahmane Bouchène se méfie des poses militantes. "Je ne suis pas un politique, je ne suis qu'un petit éditeur", affirme-t-il de sa voix douce , presque inaudible. Pourtant, à éplucher ses catalogues, que ce soit celui d'Alger (une petite centaine de titres parus, entre 1987 et 1994) ou celui de Saint-Denis (dix ouvrages publiés, depuis l'automne 1998), on se rend compte que le "petit éditeur" n'est pas si nain que ça. C'est même un drôle de zig. Un énergumène à deux faces. S'il ne dédaigne pas les "coups" éditoriaux et la lumière flatteuse de la publicité, Abderrahmane Bouchène n'en a pas moins le goût des cheminements obscurs et le flair pointilleux d'un archéologue de l'écrit.

Côté "coups", il a beaucoup fait. Non sans panache. L'Alger des années 80 n'étant pas Saint-Germain-des-Prés, il fallait plus que de l'audace pour braver les censeurs du régime FLN et publier, au lendemain des émeutes d'octobre 1988, les écrits d'un M'hamed Boukhobza, d'un Mahfoud Boucebci (tous deux assassinés en 1993) ou d'un Ali El-Kenz (aujourd'hui en exil). De même qu'il fallait du cran, en 1990, pour éditer Le Gaz algérien, stratégies et enjeux, un gros pavé au titre austère, dans lequel Belaïd Abdesslam, vieux notable de l'ère Boumedienne (et futur premier ministre), pourfendait avec virulence la politique de ses pairs. L'auteur et, plus encore, son éditeur risquaient gros. Pour Abderrahmane Bouchène, la seule protection, c'était de réussir. Même chose en 1991, quand le "petit éditeur" de la rue de l'Oasis, à Kouba, décide de publier L'Affaire Mécili. Cet essai, écrit par l'opposant Hocine Aït Ahmed et déjà édité à Paris (La Découverte), retrace l'assassinat de l'avocat Ali-André Mécili et met en cause la sécurité militaire algérienne.

Dans le cas d'Hocine Aït Ahmed comme dans celui de Belaïd Abdesslam, Abderrahmane Bouchène a pris ses précautions. Première ruse : imprimer le livre en commençant par la fin. "C'est un moyen classique et relativement efficace pour brouiller la censure. Les gars mettent du temps à comprendre. Ils ne voient le titre et le nom de l'auteur qu'à la fin, quand le livre est déjà imprimé", sourit l'apprenti Machiavel. Deuxième truc: distribuer le livre en moins de vingt-quatre heures, afin de rendre inopérantes d'éventuelles "descentes" chez l'imprimeur. "Il faut disposer de relais solides. Sur Alger, mais aussi au- delà : sur Oran, Constantine...", précise Abderrahmane Bouchène, qui a compris très vite l'utilité d'une structure privée de distribution. Les éditeurs de livres religieux et de propagande islamiste ont été les premiers, "dès le milieu des années 8", à créer leurs réseaux "plus ou moins underground" de distribution. En 1991, le système est rodé. L'Affaire Mécili sera diffusée, au nez et à la barbe des autorités, "à dix mille exemplaires". "Bouchène est un malin, pas un maquignon. Il a pris de grands risques", se rappelle Ali El-Kenz, qui, à l'époque, enseignait la sociologie à l'université d'Alger. Tandis que Laphonic, pionnier de l'édition privée, occupe avec succès le "créneau " du roman, Bouchène prend peu à peu ses marques. Le monopole de l'édition et de la distribution, détenu par l'Etat socialiste, est en train de s'effondrer. Bouchène et Laphonic s'engouffrent dans la brèche." L'essor de ces maisons d'édition privées apportait un souffle nouveau, souligne le professeur El-Kenz. On sortait non seulement de la censure, mais, plus important encore, on rompait avec l'autocensure ! C'était très tonique, stimulant. "

A presque cinquante ans, Abderrahmane Bouchène connaît son heure de gloire. Il a sa maison d'édition à Kouba et deux librairies à Alger, dont l'une à Ryad-El-Feth, le centre commercial à la mode. On le connaît, on le salue. Lui qui a longtemps musardé, des coulisses de la SNED (Société nationale d'édition et de diffusion) à celles de l'ENAL (Entreprise nationale du livre), en passant par le ministère de la culture et même, pendant quelques mois, par les bureaux de la Société nationale de sidérurgie, aurait pu finir fonctionnaire. Il aurait pu, aussi, décider de s'asseoir tranquillement derrière le modeste comptoir du magasin de vêtements familial. Il le fera d'ailleurs, un temps. Vendre des slips et des chaussettes est une occupation rentable, mais peu roborative. Dès que l'occasion se présente, Abderrahmane Bouchène se lance dans l'édition.

Il réimprime beaucoup, des romans classiques algériens (Ferraoun, Dib, Boudjedra) aux fonctionnels "Que sais-je ?" des Presses universitaires de France. Entre deux "coups" éditoriaux, il s'offre le luxe d'un beau livre - les peintures de Baya, de Khadda, d'Issiakhem, ou des photographies du Hoggar-Tassili, légendées par Mouloud Mammeri. Tout le monde connaît Bouchène. Même le Front islamique du salut (FIS), qui lui envoie des émissaires. Ces derniers souhaitent éditer chez lui un ouvrage "soi-disant scientifique, mais qui, comme de bien entendu, commençait par une sourate du Coran".

Le "petit éditeur" refuse. Entre les dignitaires de la SM et les militants d'Allah, Abderrahmane Bouchène compte désormais un nombre appréciable d'ennemis. En 1993, une première vague d'assassinats d'intellectuels sème la peur et le désarroi. Abderrahmane Bouchène sent le cercle se refermer. On le surveille, on le harcèle. Sans crier gare, on lui annonce que le bail de Riad-El-Feth ne sera pas renouvelé. Les menaces se font plus précises. En mars 1994, il s'envole pour Tunis, en catastrophe, avec ses quatre enfants. Son épouse les rejoint. Cette escale tunisienne, longue de deux ans, a le goût amer des défaites. L'éditeur algérois voit son pays, là, à deux pas, s'embourber dans l'horreur. Il vivote. Il se bat. Il s'éteint. Ce n'est qu'une fois en France, où il s'installe en 1996, que l'espoir lui revient. Et que s'esquisse, balbutiante, la deuxième vie des éditions Bouchène.

Centré sur l'histoire de l'Algérie et sur l'étude des sociétés maghrébines, le nouveau projet prend corps, laborieusement, grâce au soutien d'une association, Les Amis d'Escales, qui apporte le capital de départ (50 000 francs), trouve le local de Saint-Denis et convainc l'imprimeur Corlet, installé en Normandie, de tenter l'aventure. Le président de l'association, Bernard Gentil, a lui-même des doutes : "Commencer, pour lancer une maison d'édition, par la reprise d'ouvrages comme les Diego De Haëdo [auteur, notamment, d'une Histoire des rois d'Alger, chronique des grandes figures de l'Etat algérien du XVI
e et du XVIIe siècle] ou Paul Ruff [auteur de La Domination espagnole à Oran sous le gouvernement du comte d'Alcaudete (1534-1558)], etc., me semblait osé ! ".

Parmi les ouvrages exhumés par l'archéologue-éditeur, figurent surtout des textes anciens, devenus introuvables, comme la série des Joseph Nil Robin sur la Grande Kabylie ou Les Chevaux du Sahara de l'émir Abdelkader. Des textes pointus, parfois arides, destinés bien évidemment à un public de connaisseurs. Le tirage reste souvent limité à trois cents exemplaires. "Quand des livres sont épuisés, c'est qu'ils ont fini de vivre. A quoi bon les ressortir ? Mieux vaut planter de jeunes arbres !", estiment les plus sceptiques, qui reprochent à Abderrahmane Bouchène son "amateurisme commercial" et sa "totale méconnaissance du réseau français des libraires". Alain Mahé, universitaire, balaie ces critiques d'un haussement d'épaule. "Dans le domaine des sciences sociales, on ne connaît presque rien de l'Algérie, explique cet anthropologue, maître de conférences à l'Ecole des hautes études, et qui collabore activement aux nouvelles éditions Bouchène. Qu'il s'agisse de l'époque turque, de la période coloniale française et même de l'Algérie depuis l'indépendance, on dispose de très peu de choses, plaide-t-il . Rééditer des textes anciens, du XVI
e siècle ou de 1920, n'a rien de ridicule. C'est un acte vital, c'est mettre en circulation des données de travail. "Une aubaine pour les chercheurs ? Pas seulement : "Le projet de Bouchène est, à sa manière, politique, car il remet en cause la langue de bois - celle des Algériens comme celle des Français", assure l'universitaire. "Bouchène n'est pas un suicidaire, un militant des causes perdues. C'est un futé. La preuve : il arrive à faire travailler des gens pour rien - moi le premier !", sourit le jeune chercheur, qui a préfacé les trois tomes du Joseph Nil Robin et devrait publier, en novembre, une Histoire de la Grande Kabylie, ouvrage d'anthropologie historique en deux volumes.

Futé ou suicidaire, l'exilé de Saint-Denis est, en tout cas, un sacré joueur de poker. "Il faut réexplorer la réalité de l'Algérie. C'est ardu, c'est difficile, mais il faut le faire, répète- t-il à ses visiteurs . Sinon, nous resterons condamnés aux stéréotypes : Barberousse et les pirates, le "coup de l'éventail", les clichés habituels. "Quand il était gamin, Abderrahmane Bouchène adorait son institutrice et Victor Hugo. Plus tard, étudiant à Lausanne, il a appris chez l'éditeur Antony Kraft, spécialisé en architecture, "l'amour du livre bien fait". Aujourd'hui, il s'obstine, exhume de vieux grimoires, rêve de repartir en Algérie et se promène, en attendant, sur Internet. Qui a dit que seuls les chats ont plusieurs vies ?


CATHERINE SIMON

     
           
         
           
         
           
         
           
           

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