La voix flotte entre retenue et douceur. L'abord est réservé, presque ef facé. Mais on ne retient qu'énergie et détermination. C'est plus fort que lui: Abderrahmane Bouchène n'a pas l'exil larmoyant. Une pudeur proche de l'obsession l'empêche d'entrer dans le détail du «moi»” quand le «drame collectif est si énorme». Rien ne semble, en fait, pouvoir freiner sa volonté de retenter, aujourd'hui en France, un pari gagné dans les années 1980 à Alger. Cheveux et moustache blanchis par la cinquantaine, celui qui s'imposa comme le plus actif des éditeurs indépendants repart à zéro avec un seul leitmotiv
: «Fournir les instruments intellectuels pour repenser l’Algérie dévastée par trente années de langue de bois et de pensée unique».
Abderrahmane, quatrième d’une famille de dix enfants ni très pauvre, ni à peine riche, doit à son petit commerçant de père sa distance à l'égard de toutes les chapelles politiques. Engagé dans le mouvement national comme toute sa génération, arrêté et torturé en l957 en pleine bataille d'Alger, le père Bouchène a 45 ans à la Libération, en 1962. Mais celle-ci tourne vite à l'amère déception: la révolution tant rêvée n'est pas au rendez-vous. Abderrahmane hérite du père ce «désenchantement radical» qui l'amènera à ne jamais adhérer à Ben Bella ou à Boumediene, les premiers présidents d'après l'indépendance. Ce père orphelin qui quitte sa Kabylie natale, seul à 14 ans, pour émigrer; dans la capitale, laisse un autre legs à Abderrahmane : une ouverture d'esprit acquise dans le petit commerce où il côtoyait toutes les communautés.
«On a grandi dans une ambiance familiale où la notion de conflit communautaire n'existait pas». L'après-bac propulse Abderrahmane à Lausanne où il passe une licence de lettres. C'est la découverte de la bringue, des filles... et aussi de l'édition grâce à un boulot chez un éditeur suisse. En 1969, l'envie le démange de «voir ce qui se passe au pays». Sa licence de lettres le fait atterrir «logiquement» à la SNED, la Société nationale d'édition et de diffusion, puis à l'ENAL, l'Entreprise nationale du livre, où il «(re)découvre le crétinisme ambiant, un champ culturel fermé par le monopole d’Etat sur le livre et l'absence de presse étrangère».
Mais, plutôt qu'être fonctionnaire, il opte, en 1974, pour une boutique de vêtements à Alger qu'il tiendra jusqu'à une rencontre avec l'écrivain et directeur de la culture Malek Haddad. «Tu ne peux plus continuer à vendre des chaussettes», lui dit ce dernier. Il finira, en 1984, par ouvrir une librairie spécialisée en histoire à Ryad El Fateh, le temple du consumérisme local. Ce sont les années où le marché officiel est tenu par l'Etat, le marché souterrain par les islamistes qui ramènent du Proche-Orient les droits d'ouvrages qu'ils tirent jusqu'à 200 000 exemplaires. «Les jeux étaient faits : les publications religieuses avaient déjà leur public qu'on ne pouvait plus détourner.» Pour Bouchène, l'heure est venue d 'échanger «les slips contre les livres».
Il ouvre une seconde librairie-dépôt en plein centre d'Alger et se lance à fond dans l'édition «pour tenter de renverser la vapeur, pour lutter contre un état de famine culturelle qui avait permis aux islamistes d'investir l'édition. Ça faisait déjà partie de la remontée de l'archaïsme en Algérie». Bouchène Edition-distribution occupe tous les créneaux (littérature, poésie, berbérité, histoire, sociologie...) et publie tous les auteurs du patrimoine culturel algérien. «C'était une aberration que des Ferraoun, Mammeri, Yacine, Djaout ne soient pas édités chez nous. I l fallait rapatrier la littérature algérienne francophone auprès de son public algérien. La violence linguistique de la période Boumediene a liquidé intellectuellement beaucoup de gens culpabilisés de s'exprimer en français.»
En ces années «d’ouverture» initiées par les émeutes d'octobre 1988, le pouvoir d'achat est conséquent, la censure presque inexistante. Encouragés par l'apparition des éditeurs indépendants, les gens écrivent. Pour contourner une importation; rendue impossible par un coût trop élevé et le monopole d'Etat, Bouchène acquiert, notamment auprès de La Découverte et de Que sais-je ?, les droits de réimprimer localement. L'éditeur est en pointe, son catalogue impressionnant. En 1989, il dévore en une nuit l'Affaire Mécili de Hocine Aït Ahmed. «C'était brûlant», remarque -t - il dans une allusion au meurtre de cet opposant assassiné à Paris en 1987 sur ordre de la Sécurité militaire algérienne.
Bouchène évalue les risques: «Du contrôle fiscal à la prison». Et se lance. «Si ça passe, j'aurai déplacé une ligne rouge de quelques centimètres.» Plus de 10 000 exemplaires vendus. Et le début des ennuis. La location de la librairie de Ryad El Fateh n'est pas renouvelée. C'est le repli sur le dépôt d'AIger. A l'extérieur, «ça commence à chauffer». Les islamistes sont en pleine ascension et le pouvoir instrumentalise leur montée. Les menaces sur l'éditeur, incontrôlable, car n'appartenant à aucun parti ou clan, se précisent. Mais il répugne à trop en parler : “Qu'est-ce que ça veut dire quand le peuple tout entier est condamné ?” Elles le contraignent en tout cas, à quitter Alger pour Tunis en 1994. «Je ne voulais pas passer la Méditerranée, faute de quoi c'était déjà l'exil.»
Deux ans plus tard, ce sera quand même Paris. L'idée germe d'un nouveau projet éditorial franco-maghrébin. Le tour de la communauté algérienne ne ramène ni le soutien ni le financement escomptés. Bouchène piétine jusqu'à ce qu'il retrouve, au hasard d'une exposition, Bernard Gentil, un statisticien rencontré jadis à Alger. D'emblée, celui-ci est séduit par l'idée de rendre une mémoire à une Algérie dont l'histoire a été trafiquée et réécrite par le pouvoir. Gentil parvient à rassembler 250 personnes, qui apportent 130 000 F.
Le réseau fonctionne. Un imprimeur fait de très bonnes conditions. Les sept livres déjà publiés sont de beaux objets. Et une plongée dans l'histoire et la société algériennes. «On a trop mythifié une Algérie révolutionnaire alors que le corps social n'a pas bougé, s'irrite Bouchène. Et on s'étonne aujourd'hui que, quand les paysans investissent les villes, ils le fassent avec leurs archaïsmes et leur croyance en l'islam. il faut mettre de l'oxygène dans la pensée algérien ne, cesser de se mentir, de diaboliser l'autre, évacuer les faux problèmes qui brouillent les cartes entre la France et l'Algérie.»
Aujourd'hui, les difficultés matérielles l'assaillent : pas d'employé, pas de salaire. Et les tracasseries pour trouver, avec sa femme et ses quatre enfants, un appartement à Villetaneuse. Il refuse de s'y attarder: «J'ai découvert un quart monde où des Français galèrent presque autant.» Mais il sait qu'il a des atouts : «Pas de casseroles» et la certitude que rien n'est perdu. «Le couteau est arrivé jusqu'à l'os. Le pays est tellement massacré que ça nous donne une liberté et une audace pour réagir.» En écoutant les rappeurs d'Alger, symboles du dynamisme d'une génération qui monte. Ou en célébrant, camusien dans l'âme, l'incroyable beauté physique du pays.
JOSÉ GARÇON