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Mahe9 0x200Histoire de la Grande Kabylie

Cet ouvrage est tiré d’une thèse soutenue en 1994, prolongée, dans son écriture, jusqu’à la veille de la prise en main par les «’arch-s » kabyles d’un mouvement « citoyen » algérien, dans la mesure où les revendications qui sont les siennes ne se veulent pas limitées à sa seule région d’origine. C’est dire la large gamme d’intérêt qui pourrait être le sien. L’auteur, dès l’introduction, présente un plaidoyer pour réhabiliter l’étude des institutions politiques locales, les djemâ’as maghrébines, qui, dans les régions rurales où elles se sont pérennisées, auraient pu « constituer des points d’ancrage à la construction du système démocratique, autogestionnaire et socialiste que les leaders nationalistes projetaient pour leur pays » (p. 7). On remarquera que les qualifications de ce « système » renvoient à l’Algérie, dans la contemporanéité, au moment où la thèse se prépare, de l’après printemps berbère (1980), surtout concentré sur la Kabylie, plus rarement ou pas du tout sur les autres régions « berbères » (Aurès, Mzab, Hoggar et autres).

Dans la mesure où les djem’a-s (berbérisées en tjmat-s) y sont toujours attestées, il y a donc quelque cohérence à faire porter l’analyse sur la qualité et l’évolution du lien social dans les communautés villageoises qui constituent le cadre de vie des Kabyles, et plus particulièrement en Grande Kabylie, à l’identité la mieux marquée : un espace rural d’une densité démographique quasi-urbaine dans une région paysanne à la vocation agricole contrariée. L’auteur procède en deux temps : reconstituer une sorte d’épure de l’organisation villageoise à la veille de la conquête française, puis dérouler le fil de l’histoire et apprécier les changements sociaux, résultant de la colonisation comme de l’indépendance.

L’épure du lien social traditionnel permet de dégager quatre systèmes symboliques qui le sous-tendent : l’ethos de l’honneur du système vindicatoire ; l’ordre islamique qui parcourt l’ensemble du système social et dispose, avec les marabouts, de ses propres desservants : le sacré magico-religieux qui imprègne l’activité agricole, inspire les rituels domestiques, les procédures judiciaires de règlements des conflits : l’esprit municipal et le civisme, sanctionné par l’assemblée villageoise pour garantir le respect de la morale spécifique (herma) du village.

La place manque pour rendre ici la finesse des analyses des effets des évolutions historiques contextuelles sur ces systèmes symboliques. Des sept étapes distinguées pour la période coloniale, on se contentera de signaler le passage sur le « mythe kabyle » (p. 147-157), formalisé à partir des années 1860 et dérivé, à partir de « bribes de connaissances » antérieures et nouvelles, d’un système d’oppositions binaires : Arabe/Berbère, nomade/sédentaire, sémitisme/origine nordique, etc. Même en l’absence de « politique kabyle » officielle, cela favorisera une sur-représentation kabyle en matière de scolarisation et d’accès à la culture, d’immigration, de représentativité dans les instances élues, dans les contingents accédant à la nationalité française, plus largement aux valeurs laïques. Il en résultait « une ambivalence pernicieuse dans les représentations que les Kabyles entretenaient sur leur propre identité » (p. 281).

Sous la colonisation, ce sont les trois premiers niveaux qui seront les plus touchés : la destruction des unités de production et de consommation gérées dans l’indivision, l’imposition du régime pénal français, contribuent à privatiser le sens de l’honneur ; l’accès à la culture française (école, immigration, rationalité économique), mais tout autant au mouvement de renaissance culturelle (nahda) et de réforme arabo-islamique, contribuent à la sécularisation des représentations et à la décléricalisation des communautés locales ; la dépaysannisation entraîne un reflux du sacré magico-religieux. Mais il n’en est pas de même de l’esprit municipal et du sens civique : le « phénomène le plus inattendu » de la recherche (p. 566) est de révéler « la pérennité de la sacralité de la herma du village » ; « les tajmat de ces villages continuent de sanctionner avec la plus grande rigueur les atteintes à la herma du village, notamment au moyen de l’antique ostracisme ». Pour l’Algérie indépendante, trois étapes sont distinguées, dont l’une (1980-1988) permet de faire sa place au moment tournant du printemps berbère d’avril 1980. Pour cette période, le découpage est focalisé autour de la remise en cause du monolithisme de l’État algérien, de l’idéologie arabo-islamiste. Le mouvement culturel du printemps berbère d’avril 1980, est présenté comme le premier mouvement social à créer un brèche dans le monolithisme de la vie politique algérienne. Ses revendications ne remettent pas en cause l’intégrité de l’Algérie, une formule de type autonomiste n’est pas envisagée, mais un droit d’expression en langue berbère et « en arabe algérien » en opposition avec l’arabisation du quotidien et de l’enseignement qui déberbérise et défrancise. L’auteur (qui rencontre la Kabylie à cette époque) s’interroge sur l’articulation entre berbérisme, revendication démocratique et laïcisme (p. 472). Il avait rappelé auparavant la participation des Kabyles à la guerre de libération, tout autant - à de rares exceptions dans les deux cas - qu’à la résistance à la conquête coloniale. Ce serait l’impuissance à constituer un espace de liberté dans la sphère politique nationale qui aurait mis en demeure les militants à le réaliser chez eux : à partir du printemps 1980, les jeunes du MCB réinvestissent les affaires de leurs villages, non sans conflit avec les « anciens ». Le découpage communal de 1984 se veut une réponse de l’administration à cette redynamisation : elle rétablit la cohérence topographique et historique, donc culturelle, de la région. Mais les conseils municipaux sont, comme ailleurs en Algérie, sous le contrôle du FLN ; les villageois reportent donc sur la tajmat, maintenue par eux en parallèle, leur énergie et leurs espoirs. La vie municipale est toutefois affectée par la lutte pour le contrôle du MCB, exacerbée après la libéralisation du régime associatif et du système électoral, amorcée quelques mois après la répression des manifestations d’octobre 1988. Elle se cristallise, à partir de 1989, entre une opposition entre le Front des Forces Socialistes (FFS) d’Aït Ahmed et le Rassemblement Culturel Démocratique (RCD) de Saïd Sadi. Mais, quoi qu’il en soit des structures administratives modernes résultant d’élections locales, régionales et nationales et de l’existence de partis politiques, l’auteur conclut que « la démobilisation politique des militants consécutive à l’opposition FFS/RCD, s’est accompagnée, comme par contrecoup. du réinvestissement par les militants du mouvement culturel berbère de la vie municipale de leurs villages » (p. 570). Il décompte déjà (donc fin 2000), au-delà des assemblées de villages, l’existence de plus de 400 associations culturelles, les seules semble-t-il investies, contrairement aux assemblées de village, par les jeunes filles (un tiers des adhérents). La richesse des données de terrain (appuyée par d’importantes annexes) contribuera sans doute à une féconde relance des réflexions (et débats) sur ce que j’appellerai les formes d’identification et de solidarité dans leurs combinatoires au regard de l’évolution historique. La large extension, depuis la sortie du livre, du mouvement des ‘arch-s, dans le grave enchaînement du cycle manifestation/répression, confirme l’essentiel des conclusions de l’auteur. On pourra regretter, toutefois, quand les toutes dernières années sont abordées, une tendance à glisser de l’anthropologie historique à la politologie partisane : la part faite au FFS devait-elle conduire à décrier le RCD et les mouvements proches ?

D’autre part, pour autant que les jeunes militants des ‘arch-s s’opposent à tout processus électoral officiel, municipales comprises, on eût aimé trouver plus que des allusions sur la gestion comparée des municipalités gérées par le Front islamique de salut (FIS), un temps, d’autres temps par le FFS et le RCD.

Jacques Couland 
La Pensée, n° 347, juillet-septembre 2006