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Couv Lanta 0x200Capitale de la douleur

Trop d’éditeurs ont refusé le livre d’Anne Lanta, «Algérie, ma mémoire». Il faut leur pardonner, ils ne savaient probablement pas ce qu’ils faisaient. Le livre pourtant valait la peine d’attendre. Et doit être impérativement découvert

Peut-être Simone Signoret s’est-elle trompée en imaginant le si beau titre de son livre, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était. On serait tenté de le penser en se laissant aimanter par la lecture d’Algérie, ma mémoire, récit autobiographique dans lequel Anne Lanta se remémore ses souvenirs d’enfance en terre algérienne, la jeunesse enfuie, le paradis perdu, les conditions du départ, l’exil... «Le quai recule et c’est comme si tout à coup le sol se dérobait, et comme si un léger vertige se creusait dans l’estomac, les terriens tout à l’heure si proches qu’on leur parlait encore, qu’on les embrassait presque, rapetissent à vue d’œil, on devine maintenant plus qu’on ne les voit leurs gesticulations ultimes, le grand navire prend du souffle, de l’élan, et ses trépidations nous confirment qu’il vogue, happé vers le large, et qu’il a bel et bien largué ses amarres». Alors oui, la nostalgie n’a jamais cessé d’être cet hématome de la mémoire, bieu enfoui dans les profondeurs de la conscience, tatoué pour de bon dans l’épaisseur de ses tissus, et qui parfois, la nuit, fait encore mal.

Cependant, il ne faut pas s’y tromper. Algérie, ma mémoire n’est pas le livre d’une nostalgique de l’Algérie française, ne thésaurise pas les souvenirs d’une colonialiste aigrie, pleine de fiel et de rancœur. Bien au contraire. Anne Lanta comprend parfaitement que la situation des Algériens est intolérable, inique, qu’ils souffrent quotidiennement d’un racisme qui ne veut pas dire son nom, imbécile et paternaliste, que leur lutte est juste, leurs revendications légitimes.

Et sait que cela ne peut pas, non plus que ne doit, durer. Cette certitude lui donne une certaine force malgré l’heure cruelle du départ: «Je quitte sans une larme la terre où je suis née, elle est maintenant fleurie de vert, de blanc et de rouge, les grands ponts de mon rêve enjambent à nouveau la mer entre deux terres de liberté. Celle dont on ne distingue plus qu’une dernière trace bleutée est celle des hommes qui l’ont fait surgir de cent trente ans de déni, et l’autre encore lointaine, celle dont on m’a dit à l’école, qu’elle avait fait la Révolution».

Au témoignage d’Anne Lanta, dont la préface de Gilles Pérault met parfaitement en évidence la valeur et les qualités, s’ajoutent un sens du détail pertinent, un art certain du portrait, d’indubitables dispositions au récit, une aisance enfin à brosser les situations, penchants inattendus de la part de quelqu’un pour qui écrire n’est pas encore un métier. On peut le regretter. Anne Lanta pourrait écrire, se laisser gagner par le roman, sans avoir à en rougir.

Sans doute faut-il imaginer que l’écriture d’un tel livre exige, outre du talent, bien du travail: «Il y avait en ce temps-là, la vieille N’Fissa qui venait à la maison pour des lessives. Je l’ai retrouvé un jour par hasard, la vieille N’Fissa, en feuilletant un livre d’art de la Renaissance, et j’ai su qu’elle avait déjà surgi, il y a des siécles, sous le ciseau de Luca Della Robbia, pour être Elisabeth saluant Marie. Oui, à n’en pas douter, cette femme décharnée au grand visage pétri dans la tendresse et l’acceptation et qui tendait vers la jeune vierge des mains usées par le labeur d’une chienne de vie, c’était N’Fissa».

Ce livre, paru chez un petit éditeur, connaîtra-t-il la renommée qu’il mérite. Rien n’est moins sûr. Contrairement à la nostalgie, le monde des livres n’est plus ce qu’il était.

Roland HÉLLÉ